Chroniques d'un voyageur parmi tant d'autres
(Benoit Martin aux Indes et au Népal)
04-02-26
Texte d'introduction :
Ceci est mon journal de voyage. Les Chroniques d'un voyageur parmi tant d'autres, tome I. En septembre 2002, j'ai quitté à peu près tout ce qui était ma vie au Québec (mes études universitaires en mathématiques, ma compagnie de vente d'équipement informatique que j'avais créée il y a plusieurs années, ma voiture de l'année, mon appartement, mes oiseaux qui m'avaient vu grandir, mes amis, ...) pour mon aller vers l'Inde, avec mon sac à dos comme maison.
Ces textes ne sont rien de plus que ce qu'ils sont. Ils ont été écrits sur des cahiers, puis retranscrits dans des cafés Internet sur place, lorsque j'en avais la possibilité ou le temps. Ces textes n'ont pas été édités au-delà d'une simple relecture. Je n'ai pas d'image se voulant parfaite à exposer. Ce ne sont que mes carnets de voyage, moi qui n'est pas différent de personne d'autre, moi qui n'est pas un Émile Zola ni un Victor Hugo.
Il n'y a pas de fin bien définie à ces textes. Mon histoire n'est pas terminée. Elle s'écrit encore, en ce moment même où je tape ces mots.
Je repars sur la route d'ici peu. En ayant l'Inde comme destination, éventuellement. Mais je ne connais pas encore le nom des lieux où mes pieds et ma vie vont me mener.
Le site Web devrait encore être actif. www.benoitmartin.com
Mon adresse de courriel aussi. ben -[À]- benoitmartin -[POINT]- com
Diffusez ces textes à qui pourraient être intéressés à les lire, si tant est que ces gens existent.
Et puissent tous les êtres être heureux.
-Benoit
Intro
02.09.07
Ceci sera mon journal de voyage.
Intro2
02.09.11
Je pars dans quelques minutes. Pas le temps de rien faire. Trop à penser, tellement à dire, gorge serrée. Je ne reverrai probablement plus mes oiseaux.
Courriel pour me rejoindre : ben -[À]- benoitmartin -[POINT]- com SVP ne pas m'écrire trop souvent, mais un peu quand même. Faites circuler les infos à ceux que je n'ai pas pu rejoindre.
Salutations. Je pense à vous.
-Ben
Malaisie
02.09.14 (date locale)
Je suis arrive en Malaisie, semble-t-il. [Pas d'accents sur les claviers, encore chanceux que ce soit des claviers Qwerty.] Comme le faisait remarquer 2 Canadiens rencontrés récemment, c'est assez étrange qu'on soit parti le 11 et que le lendemain soit le 13 (un vendredi, tiens!). Il y a 12 heures de décalage avec l'heure dite "normale de l'est".
En sortant de l'aéroport, je ne comprenais pas grand-chose. Pleins de panneaux marqués "Tkjfte3kh", "Ub%^@GIE" ou "Jmnbewgf" avec des flèches. J'ai réussi à entrer dans un autobus qui avait l'air d'aller en ville et je me suis retrouvé dans un terminal d'autobus avec quelques étrangers (parlant allemand je pense) qui avaient l'air aussi perdus que moi. J'ai pris un autre autobus pour aller vers un autre endroit qui, je l'espérais, serait proche de l'hôtel bon marché que je désirais pour hier soir. Les rues ne sont pas orthogonales par ici (loin de là, même !) et je n'avais évidemment absolument aucune idée de ma position géo-spatiale. J'ai conversé (conversé est un bien grand mot) avec un habitant de la place qui ne parlait presque pas anglais. On comprenait environ 1 phrase sur 5 que l'autre disait.
Et puis je me suis retrouve dehors, au gros soleil (il n'est pas vraiment plus gros, mais il chauffe beaucoup plus. On n'est pas loin de l'équateur ici !) avec un chandail bleu foncé sur le dos (je n'étais pas trop réveillé quand je l'avais endossé chez moi, dans une ère spatio-temporelle différente). Après avoir marché trop longtemps, j'ai appris que l'hôtel de mauvaise qualité que je cherchais n'existait plus et qu'il avait été remplacé par l'Hotel Heritage qui, à mon avis, n'a fait que mettre des prix tout neufs en évitant bien soigneusement de retoucher aux chambres. De beaux dépliants (très bien réalisés, de la qualité qu'on pourrait retrouver pour une bonne auberge au Québec) vantaient les superbes chambres de l'hôtel ainsi que sa délicieuse salle à manger, mais ceci ne concordait absolument pas avec la réalité de hôtel. C'était comme si ces photos avaient été prises il y a 50 ans et que, depuis, plus aucun entretien n'avait été fait. Vive Photoshop.
J'étais totalement trempé par ma sueur (j'aurais effectivement pu tordre même mes sous-vêtements). Mon sac est évidemment trop lourd, mais je m'y habitue tranquillement. J’ai donc élu domicile dans cet hôtel de classe (sic) pour mettre un pied à terre et explorer la ville. Ma première quête fut, bien sûr, un hôtel de la même qualité, mais avec un prix adapté. Ce fut trouvé dans le Chinatown.
La bouffe est étrange (je sais d'ailleurs rarement ce que je mange), mais le goût est généralement convenable [emphase mise sur le "généralement"].
C'est vivable par ici. Bien, disons...
J'ai compté une quantité incroyable de grues de construction durant le trajet en autobus qui m'éloignait de l'aéroport. Des bâtiments immenses en construction s'étalant sur des dizaines de kilomètres en s'éloignant de la ville. Il y a de l'effervescence ici et le pays semble effectivement en train de passer du stade développementaire au stade de pays plus développé. Les tours jumelles Petronas (les plus hautes du monde, portant le nom de la cie pétrolière nationale) en sont une sorte de symbole. Parlant de pétrole justement, ce n'est pas toujours respirable ici. Beaucoup de voitures neuves (des "Proton", la voiture pas chère nationale) mais aussi beaucoup de vieux bazous et de vieux camions crachant des nuages gris assez foncés. Il y a rarement de la place pour les piétons (mais on s'en fout un peu, on marche là où il y a de la place pour passer), les petites motocyclettes se faufilent partout et n'importe comment (fallait s'y attendre !) et les voitures, elles, s'amusent à constituer ce qu'on appelle le trafic (elles sont presque toujours immobilisées, d'ailleurs). Pas de vélos, je trouve cela bizarre.
C'est amusant d'être ici et ce n'est pas si dépaysant. Ça ressemble quand même assez à ce que j'ai vu de l'Amérique, mais avec des prétextes différents. On peut survivre assez facilement et avec peu de sous (mon toit de ce soir me coûtera 10 RM (Ringitt Malasian, soit 4 $ CAN et j'ai trouvé de la nourriture cuite et acceptable pour 2 RM).
À part de cela, je n'ai pas grand chose à dire. Manque d'inspiration. Peut-être que c'est parce que cela va bien. J'ai généralement plus d'inspiration quand ça va mal.
C'est un peu rassurant de taper sur un clavier. Ça me semble usuel, normal. Une sorte de communication qui soit (pour une fois) fluide et bien maîtrisée.
Je devrais rester quelques jours encore à Kuala Lumpur (KL) pour ensuite me tanner et aller voir le pays.
Notes
02.09.14
Les téléphones sont merdiques par ici. On ne peut pas s'y fier. Et il y a 12 heures de décalage, ce qui cause une restriction supplémentaire.
Francis : Peux-tu m'envoyer ton courriel svp ? C't'idée aussi de choisir un nom comme cela !
Salutations,
KL -> Singapour
02.09.17
J'ai essayé, il y a 2 jours, de me rendre dans un parc (le Templer Park) situe à 20 km au nord de KL mais j'ai cherché durant 3 bonnes heures comment m'y rendre, sans succès. C'est incroyable la quantité de compagnies d'autobus différentes qu'il y a dans la ville. Pas moyen d'avoir une carte du réseau d'autobus et les cartes affichées dans la ville (quand on en trouve) sont souvent illisibles et beaucoup trop vieilles. Comble de simplicité et de facilité d'usage : les numéros d'autobus ne sont pas inscrits aux arrêts, qui eux-mêmes ne sont souvent pas vraiment indiqués ! Après cet échec, j'ai changé de destination pour des caves situées moins loin mais après une autre heure d'attente à un arrêt (à regarder passer des dizaines d'autobus non compatibles), je me suis tanné et je suis rentré à l’hôtel (enfin, l'endroit où je dors). De toute façon il était rendu 5 heures (le soleil se couche toujours vers 8 heures ici) et je n'étais même pas certain d'être au bon arrêt.
Le lendemain (soit hier), j'ai finalement réussi à me rendre à quelque part. J’étais debout à 8h00 pour débuter ma quête d'autobus (ce qui est très tôt pour moi et pour un voyageur dormant en dortoir avec une dizaine d'autres voyageurs). Je cherchais donc l'autobus 66, 73, 78 ou 83 de la cie Omnibus pour m'y rendre. J'ai crus comprendre que cette cie ait fait faillite. Après beaucoup de questions, j'ai finalement pris la 99 de la cie CityLiner. Soit dit en passant, il n'y a pas de ligne 99 sur les cartes du réseau d'autobus.
Le chauffeur de l'autobus m'a débarqué presque en pleine jungle, sur le bord de la route en me disant un truc du genre "Namatache jarik gnerverlerelerele" en agitant le bras. J'ai dit merci (en anglais) et j'ai marché. Je suis arrive dans le parc des chutes Kanchung (un nom du genre) et je m'y suis promené. Je n'ai pas vu le Templer Park et je commence à douter de son existence. Mais ce n'est pas grave, j'ai bien apprécié ces chutes auxquelles j'avais déjà l'intention d'aller. Ce sont des chutes d'un dénivelé de 300 mètres sur environ 7 paliers. Ce ne sont pas d'énormes chutes comme dans les films mais c’était bien sympathique. Un petit chemin (en béton), des escaliers (en béton) et des petits ponts (en béton) montaient jusqu’à la moitié de la hauteur des chutes. C’était amusant de voir le béton car il datait de plusieurs années et de la mousse verte, de la moisissure et des taches d'humidité commençaient à le recouvrir, comme dans la jungle tropicale ! Par contre, il y avait plein (mais vraiment trop plein) de déchets partout. Il y a des trucs qu'ils ne doivent pas encore avoir compris par ici. Ensuite le chemin disparaissait et devenait un petit sentier non balisé qui grimpait jusqu'en haut. C’était ma première promenade dans la jungle. Il y avait des lianes partout et c’était bien utile pour grimper. Il n'y avait personne en haut et je me suis baigne dans une petite crique. Je me suis laisse sécher sur une pierre, j'ai dîné et j'ai lu quelques heures, toujours seul. C’était bien.
De retour en ville, j'ai traîné le reste de l'après-midi, croulant sous la chaleur. Je suis allé souper dans un petit restaurant asiatique (j'allais écrire chinois, mais en fait je n'en ai aucune idée) où on m'a servi un verre de jus crémeux avec plein de petites boules noires au fond. Il y avait une grosse paille dans le verre et les trucs noirs y passaient juste. C’était comme des jujubes, mais je pense que c’était des fruits qui venaient de Taiwan, à ce que j'ai cru comprendre. La serveuse (qui ne parlait pas un mot d'anglais) était bien sympathique et a essayé de me parler longtemps. Une autre serveuse a fini par servir d'interprète. Je n'ai toujours pas trop compris les motifs qui lui poussaient à me parler, mais elle était bien gentille et elle avait un sourire sincère. Elle a fini par me faire comprendre qu'elle venait d'arriver de Taiwan, que sa soeur était au Brésil et elle m'a donne un numéro de téléphone avec une adresse de courriel. J'avais de la sympathie pour elle puisque nous étions 2 étrangers ici et que nous ne comprenions rien de ce que nous disions.
La soirée s'est terminée avec mes co-locataires de quelques jours autour d'une table sur laquelle reposait un paquet de grosses bouteilles de bière (de la "Tiger") qui devenaient de plus en plus vides avec le temps qui passait. Quand il fait chaud, les liquides s'évaporent plus vite. Doris, de Suisse (parlant français, tiens !), Alex, de Russie (et du Japon), Jason, de Vancouver, chose, de Chicago, une autre de Toronto, une autre Allemande, un Malaisien, une inconnue et je pense que c'est tout. Nous étions trois qui partions le lendemain matin (Doris pour la Birmanie, Jason pour les Cameron Highlands (où j'irai plus tard) et moi, vers le sud).
Aujourd'hui je suis arrivé à Singapour. Six heures d'autobus. C’était tolérable. La ville reluit comparativement à KL Des tas de voitures de luxe neuves, de tours et de gratte-ciels vitrés, étincelants au soleil. Les gens sont habillés comme par chez nous. Des annonces dans les arrêts d'autobus où l'on voit de jeunes femmes en sous-vêtements bien moulants qui contrastent beaucoup avec la Malaisie (à forte proportion de Musulmans) où il est mal avisé pour une touriste de se promener en shorts ou de montrer un bout d'épaule (semble-t-il que, dans le nord-est du pays (fortement musulman, avec retour en force de la loi islamique), les lumières des cinémas ne s'éteignent pas durant les films pour empêcher les jeunes gens de faire des trucs pas corrects, et les amoureux ne se tiennent pas par la main de peur être accusés du crime de "close proximity"). Ah, la décadence américaine....
Ici la ville prospère et se développe de façon presque fulgurante (cela paraît), mais la discipline et les lois sont fortes. 1000 $ (dollar de Singapour, juste un peu moins que le $ CAN) d'amende pour jeter des déchets dans la rue, 500 $ pour traverser la rue à l'extérieur d'un passage pour piétons ou quand le petit bonhomme est rouge (à ce prix-là c'est mieux de prendre un taxi et de se faire déposer de l'autre côté de la rue....), 500 $ d'amende pour salir les toilettes publiques (et diffusion publique des noms des contrevenants), etc. Vente de gomme balloune interdite au pays. Peine de mort pour les revendeurs de drogue (comme en Malaisie). Et beaucoup beaucoup d'argent pour ceux qui sont haut placés et qui fricotent avec la technologie.
La vie coûte (évidemment) beaucoup plus cher ici qu'en Malaisie. Je ne resterai que quelques jours, simplement pour voir de quoi Singapour a l'air. Je ne voulais pas y aller, mais on m'y a convaincu de simplement venir y humer l'air. C’était effectivement une bonne idée.
Comme on m'a dit, Singapour ressemble effectivement à un gros centre d'achats. Un très gros centre d'achats.
J'y vais. Je suis tanné de ce clavier avec le Backspace trop petit et le Shift gauche qui marche une fois sur 2.
Salutations,
Ben
Singapour II
02.09.18
Cette nuit, j'ai rêvé de Mathieu Payot, Amélie et Mathieu Lacourse. Nous avions un appartement aux pièces étrangement conçues, au sommet d'une colline avec des versants abrupts. Des portions de ce rêve m'étaient familiers. Ensuite j'habitais avec une étrangère que je semblais connaître un peu. Ce rêve m'a laissé une impression agréable, positive.
De retour sur Terre, la tête à l'envers de mon pays natal, il pleuvait. J'ai paressé au lit et fini Narcisse et Goldmund, de Hermann Hesse.
Ce livre était bien à propos. La quête de la liberté, le refus d'attaches, la sensation de se voir devenir vieux et le sentiment d'avoir gâché sa jeunesse. L'irrésoluble équation de la vie humaine, du temps qui passe et qui ne reviendra jamais plus. L'eau et le sable qui coulent entre mes doigts qui essaient de les retenir, futilement.
Je me suis déjà vu vieillir. Je ne suis plus le même qu'auparavant. Quand je reviendrai (si je reviens), je serai une année de plus vieux (et probablement plus riche de milles expériences). Le temps aura passé, encore et toujours.
En partant, j'ai dit adieu au monde que je connaissais et à la personne que j’étais C'est un pas de plus vers l'aventure, vers la liberté, vers le détachement. Je ne me suis pas retourné, mais je sens l'ancien monde dans mon dos. Je connais et je visualise ce que j'aurais pu être. Je sais que j'aurais pu être cette personne. Et je le serai peut-être, par des moyens détournés.
Mais pour le moment, ma vie m'envoie (je m'envoie) au fond de la jungle, dans une direction contrastante avec celle qui aurait pu être.
Y a-t-il un trésor caché au bout de cette voie ? Y a-t-il une sagesse, un calme, une personne pour m'y combler ?
Solitaire que je suis. Grand peur de l'attachement j'ai. Un peu peur de me retrouver seul au monde, aussi. Seul dans mon monde.
Seul dans un temps qui n'est peut-être pas le bon.
Je sais que je réussirai, je sais que je trouverai. C'est la première fois où j'ose le penser, où j'ose écrire. Je le sais, je le sens. Mais il me reste toujours cette angoisse crispée en moi, ce cri immense qui ne sait comment s'exprimer avec sa complète puissance. Toujours ces larmes, pas trop loin, signe de bonheur immense et de désespoir profond.
Note
02.09.28
J’étais sur une île depuis presque 7 jours, coupé du monde (avec néanmoins quelques téléphones cellulaires !?). Voici donc quelques mots agences en phrases parmi celles que j'ai écrites durant ces journées.
Perhentian Kecil
02.09.22
Je suis sur une île semi-déserte perdue dans la mer de Chine du Sud. J'y suis depuis quelques jours. Je commence à perdre la conscience des jours du calendrier. Les jours de la semaine n'existent maintenant plus depuis un certain temps. De temps en temps, on me sort une limitation ou une règle quelconque liée à un chiffre en base sept et je souris en l'acceptant.
Ici il n'y a rien à faire. En fait, à part la plage et la plongée, c'est le vide total. Un vide que le Soleil ardent s'occupe bien de remplir. Une eau bleue turquoise, un peu trouble mais tellement chaude. Je me dis quelquefois qu'elle serait plus confortable étant un peu plus froide. Je supporte néanmoins stoïquement en pensant à l'automne qui arrive par chez nous, avec sa pluie et sa grisaille. Ici aussi on sent que c'est la fin de l'été, que la mort d'un petit paradis approche. C'est bientôt la saison de la mousson, d'ici 1 mois, et il a commencé à pleuvoir, mais de soir seulement. Vers 18h00, 19h00 ou 20h00, immanquablement, le vent se lève (enfin !) et le ciel se couvre de nuages arrivant au-dessus de l'océan par le nord-ouest, chargés d'électricité et de pluie libératrice. Et puis, en l'espace de quelques minutes, après une petite accalmie de vent prophétique, l'eau du ciel se déverse telle une immense chaudière qu'on renverse. Les dernières fourmis qui s'agitaient sur la plage se réfugient sous les abris des petits restaurants locaux ou s'attardent bien tranquillement pour profiter de la pluie qui lave la journée.
Un habitant de île vient de passer à côté de moi en courant pour jeter un petit requin d'environ 1 mètre et demie sur le sable de l'entrée d'un restaurant. Il y aura encore de bons repas ce soir. Ma peau brûle de partout et j'ai sauté plusieurs tons d'apparence depuis que je suis arrivé ici. La peau cachée par mon maillot de bain me semble d'un blanc maladif. Sur la plage gisent quantité de jeunes femmes en train de se faire confortablement rôtir, pas plus habilles qu'il ne le faut et parfois même uniquement à moitié. Les étrangers en vacances ou en voyage représentent presque les 3/4 de la population de île et personne ne semble offusqué par ces comportements (en fait, les gens semblent même ravis, on se demande pourquoi...). Il ne faut pas oublier que nous sommes dans le nord du pays, sur la côte est. La vente d'alcool est interdite et il n'y a que 2 ou 3 petits restos (tenus souvent par des Chinois) qui en vendent, mais il faut payer immédiatement, presque en cachette. On m'invite maintenant à aller taper un ballon de volley-ball sur la plage, ce qui constitue une activité ayant un niveau de priorité plus élevé que celle consistant a donner des nouvelles. Salutations!
Perhentian Kecil II
02.09.23
La soirée suivante, attablés au "Palm Tree Cafe", devant quelques bières, un bon nombre de bouteilles de vodka (de petites bouteilles de 12 oz) et un bon paquet de canettes de Coke vides (Minuman berperisa berkarbonat). La soirée avance et les amitiés éphémères se renforcent. Des gens qui, le lendemain, partent pour l'autre bout du monde ou reviennent à leur terre natale, à un autre bout du monde. Des vacanciers et des voyageurs. En quête de divertissement, de repos, de renouveau ou d'un sens à leur vie.
Une Allemande de 20 ans, partie depuis 11 mois, qui rentre au pays avec l'angoisse du terrible choix des études prochaines (dans quel domaine ???) ou d'un emploi quelconque. Dans ses yeux, plein d'images de pays visités, de gens rencontrés et expériences vécues, mais aussi cette insécurité face au futur prochain, très prochain. Réfugiée dans un coin de paradis, en attendant le retour à la normalité.
Tant de choses vues, tant de choses vécues, mais personne pour les comprendre ou pour les ressentir.
Douce mélancolie, douce nostalgie tranquille face à l'insaisissable qui passe par-dessus les battements de l'horloge et au-dessus des fluctuations temporaires presqu'aléatoires.
Futiles activités d'un monde qui se croit encore héliocentrique et qui se convainc d'appartenir au Soleil...
Perhentian Kecil III
02.09.27
Il y a des chats partout en Malaisie. Même sur la plage. Écrasés par le Soleil, comme nous. Ce n’était pas si accablant ces derniers jours, pourtant. Peut-être que je m'y habitue, à force de rôtir paresseusement.
Je loge dans une hutte en bois en forme de "A" avec un toit en feuilles de palmier. Le toit coule parfois un peu durant la nuit. Il manque à quelques endroits des planches aux murs et les portes et fenêtres (simple trou dans le mur) demeurent en permanence ouvertes en vaine tentative de permettre une circulation d'air. Niché sur le flanc d'une colline, à demi sur pilotis, j'ai une vue appréciable de la plage et des environs, même lorsque je suis allongé sur le lit.
Il y avait un immense orage cette nuit, presque une tempête. De violents et grandioses éclairs, d'immenses tremblements de tonnerre accompagnés d'un rideau de pluie et de rafales de vent faisant craquer les bâtiments. Couché sous mon moustiquaire, j’étais au coeur de la tempête. Une vue imprenable sur ce qui se déroulait. Rendu au matin, je n’étais pas mouillé, mais tout était humide, comme à l'habitude.
Kota Bharu, en revenant de Perhentian Kecil
02.09.28
Après une semaine passée sur l’île à me faire saler par la mer, je suis de retour sur la terre ferme, dans l'air vicié des pots d'échappement urbains. Je me suis levé à 6h30 ce matin en prenant le premier bateau de la journée pour m'apercevoir, rendu a Kota Bharu (extrême nord-est de la Malaisie) que mon autobus part à 22h00 ce soir, ce qui me laisse la journée pour penser aux heures de sommeil supplémentaires que j'aurais pu avoir. Peu importe.
J'ai failli mettre les pieds en Thaïlande pour aller y humer l'air, mais je me suis rendu compte, un peu à la dernière minute, que mon avion part de KL pour Delhi le 2 octobre et non pas le 5 comme j'en avais l'impression. J'ai donc presque failli manquer mon avion, ce qui aurait été bien amusant. Le trajet se fait aisément d'ici à l'Inde par la terre, en passant par la Thaïlande et le Myanmar (la Birmanie). Si cela n'avait pas été de la mousson qui débute dans le coin, je crois que j'aurais volontairement manqué cet avion.
Ces derniers jours sur l’île (qui d'ailleurs se nomme Perhentian Kecil, probablement une des plus belles îles du monde), j'ai suivi un cours de plongée (PADI Open Water) et fait 5 plongées en tout. Ce n’était pas prévu à mon programme, mais les tarifs d'ici sont bien plus intéressants qu'au Canada et l'environnement n'est pas du tout le même. Des gens se déplacent jusqu'ici expressément pour la plongée, alors j'ai décidé d'en profiter, tant qu'à être dans le coin. Nous nagions parmi de superbes récifs de corail entourés de poissons tropicaux de toute sortes de couleurs. Comme dans les films. Je me suis fait attaqué a 2 reprises par un minuscule et inoffensif poisson jaune (de 10 cm de long) qui semblait vouloir protéger son territoire. Nous avons dérivé au milieu d'un groupe d'un vingtaine de "bumphead parrotfish" énormes (ce sont des poissons faisant plus d'un mètre de long par 50 cm de haut, plats verticalement) qui croquaient joyeusement le corail (on pouvait entendre le bruit du corail se faisant broyer sous leurs mâchoires).
Quelques raies géantes (1,5 m à 2 m), des tortues de mer, des poissons-clowns ("clownfish") s'agitant joyeusement dans des anémones, des bancs entiers de petits et gros poissons (faisant drôlement penser à des champs de vecteurs) nous entourant, des poissons jaunes zébrés bleu-mauve fluo ("blue ring angelfish"), des vers en forme de sapins de Noël se cachant au moindre courant anormal, des concombres de mer, plein de trucs bizarres et, civilisation oblige, un vieux pneu (assez amusant puisqu'il n'y a aucune route sur les îles). Je pensais beaucoup à Claude durant mes plongées, et à toutes les photos qu'il m'avait montrées.
Je le sens, je suis peu a peu en train de tomber dans l'oubli. Déjà quelques semaines que je suis parti, le gros de l'événement est passé, les vies reprennent leur cours habituel et mon absence se fait de moins en moins paraître. Le trou que j'ai peut-être laissé est en train de se faire combler par tout ce qu'il y a aux alentours. Et ceci est évidemment normal et bien correct. Comment pourrait-il en être autrement ?
Comme on oublie peu à peu la vie de l'école secondaire, ses camarades de école primaire, les moments intenses ou traumatisants vécus un jour ou l'autre. Comme disparaissent dans la brume les amis et les connaissances emportés par le temps. Ce voyage, c'est comme une petite mort. Je le savais en m'en allant, et je l'accepte. Il ne m'importe pas trop d'exister, quoique cela me préoccupe parfois un peu.
De la même façon qu'un vieil homme de 95 ans n'est pas la même personne que l'enfant de 8 ans qu'il a déjà été, nous qui nous sommes connus ne nous reverrons jamais comme auparavant. Je ne serai plus tel que j'ai déjà été et tous les autres auront aussi changé, évolué. Bien malin celui qui pourra dire dans quel sens ou dans quelle direction ceci se fera. L'évolution se fait généralement par à-coups, de façon très discontinue et imprévisible. Surtout pas de façon linéaire. Et les grands sauts se font souvent lorqu'on s'y attend le moins. Tel le mouvement d'une particule ballottée par une quelconque turbulence.
Erratique est la vie de bien des gens.
Ce que je vois ici est semblable à bien des choses vues auparavant, ailleurs ou en d'autres époques. Les modèles sont tous tellement semblables. Les même schémas se répètent, les mêmes types d'interactions se reconnaissent et se reproduisent. Tout est presque si simple, en fait. Très peu d'information nécessaire pour décrire une complexité de la sorte.
Un système quelconque avec un grand nombre d'éléments ayant certaines caractéristiques desquelles découlent certains type d'interactions et de relations. Le même type d'organisation structurelle partout. Partout. Trop simple.
Essayez ensuite d'expliquer à un proton qu'il est un proton.
Bad-trip I
02.10.01
Début octobre. Je viens de vivre, il y a quelques jours, mes premiers moments vraiment désagréables à l'autre bout du monde. J'ai du manger de la nourriture qui n'aurait pas du entrer en contact avec mon estomac, et j'en ai pâti durant de longues heures. C’était, de surcroît, durant le trajet en autobus de nuit, de Kota Bharu (juste en revenant des îles Perhentian) vers les Cameron Highlands. Quelques heures après le départ, à 22h00, une petite rébellion a commencé à fermenter dans mes entrailles. Un malaise diffus, mais bien présent. Allié aux techniques de conduites montagnardes des autobus beaucoup trop climatisés, la révolte s'est répandue partout, jusqu’à me tenir tête. Pour je ne sais trop quelle raison idiote, il sembleraient qu'ils faille une clé pour ouvrir la porte de la toilette des autobus ici. Ah, bravo! À moitié affalé dans l'allée, je n'ai eu d'autre choix que d'empester convenablement l'autobus tout en me salissant joyeusement. Il était 2 heures du matin, et l'autobus roulait toujours comme un défoncé. J'ai finalement eu la clé Il n'y avait pas d'eau courante dans la toilette ni aucun papier, serviette ni quoi que ce soit qui eut pu servir à nettoyer un quelconque dégât. Le chauffeur m'a dit qu'il y avait un arrêt dans 1 heure.
L’arrêt en question ne ressemblait à rien d'autre qu'un camp de réfugiés. Pas d'eau courante non plus, quelques restos (on appelle ça des restos ??) constitués en taudis de bois, de toile, de tôle, éclairés faiblement, dans ce qui semblait être un terrain vague. Des gens qui dorment à moitié dans des hamacs, deux oies qui pataugent dans une flaque de boue, des odeurs de déchets mêlés à celle de la nourriture et moi qui titubait presque, passablement affecté par les toxines ayant pris possession de mon estomac et qui déformaient de façon non négligeable mes perceptions sensorielles. L'endroit était glauque. Soudainement, dans un éclair d'illumination, je me suis rendu compte du fait que j’étais en Malaisie et de toutes les ramifications profondes, réelles ou non, que cela impliquait. Une sorte de bad-trip à la Trainspotting qu'il me semblait avoir déjà vécu.
Toujours pas d'eau en vue, seulement un peu de papier de toilette que j'avais dans mon sac, heureusement. À 5 heures du matin je me suis fait domper à Ipoh, à la station d'autobus, dans un état encore tout à fait quelconque. Mon échappatoire était de me rendre aux Cameron Highlands et la, enfin, je pourrai me coucher dans un lit et attendre que le temps passe et que j'aille mieux. Aucune autre possibilité en vue, de toute façon. Il est 5 heures, donc, et tout est fermé. On m'a vaguement dit que l'autobus était le matin. Je m'allonge sur un banc du regroupement de restaurants du terminus et essaie de m'assoupir un peu après avoir cadenassé mes 2 sacs à dos ensemble. Je sommeille un peu, tant bien que mal, dans diverses positions et j'observe quelques chats jouer avec une souris morte à côté de moi. Toujours ces poignantes odeurs de substances organiques (nourriture ou autres) flottant partout autour de moi.
Quelques heures plus tard un comptoir d'une compagnie d'autobus ouvre et j'attends encore quelques heures. Encore une heure (ou plus ?) d'autobus, un autre bon moment à attendre (à Tapah, la ville) et un autre autobus. 67 kilomètres faits en presque 2 heures sans avoir plus de 50 mètres en ligne droite. Une route minuscule, comme le parapet du pont Victoria, qui serpente comme un paquet de serpents qu'on ferait frire vivants. À chaque tournant le chauffeur klaxonne pour avertir de sa présence car on ne voit rien en avant. Ça ressemble à la route 132 qui arrive à Percé par l'ouest, mais sur 67 kilomètres de long. Mes yeux qui se ferment ne restent pas clos plus de quelques minutes d'affilée.
Finalement, vers 13h00, j'arrive à la pluie battante à l'endroit où je voulais aller. On m'avait suggéré un bon endroit, le Daniel's Lodge, et ce fut effectivement bien correct. Le temps de me laver un peu, de me brosser les dents et de porter un peu de linge à la buanderie et j'ai enfin droit à une position couchée horizontalement confortable qui me permette d'évoluer éventuellement vers un meilleur état
En conclusion (puisqu'il faut toujours débuter le paragraphe de conclusion de ses textes avec un marqueur de relation approprié), c’était merdique. Au soir, j'ai bu un peu de soupe et je me suis re-couché peu de temps après. Le lendemain j’étais sur pied, quoiqu'ayant l'estomac un peu fragile, et je me promenais dans la jungle avec un groupe de gens rencontrés sur place, jusqu’au sommet de quelques collines de 1500 mètres (pas une grosse ascension, en fait).
Ce n’était qu'un mauvais rêve, un mauvais moment, et je suis un peu étonné qu'il m'ait pris presque 3 semaines avant être malade une première fois. Ce n'est probablement pas la dernière non plus.
Mon autobus part bientôt et mon estomac (tout à fait bien portant maintenant) est encore vide. La suite a partir de KL...
KL II
02.10.01
De retour à KL. J'ai cherché durant presque 2 heures un téléphone duquel je pourrais appeler avec la carte d'appel que j'ai achetée ici et pas moyen d'en trouver un seul compatible. Le téléphone de mon hôtel (qui fonctionnait bien il y a 2 semaines) ne marche plus sauf avec ses propres cartes d'appel, la moitié des téléphones publics ne marchent pas (ou pas toutes les touches du clavier), les autres ne permettent pas de composer d'autres chiffres (genre le "1" pour "English") après que la communication se soit établie et les autres gobent de la monnaie supplémentaire à chaque minute à défaut de quoi ils raccrochent. J'ai envie de m'acheter un cellulaire. Il y a des magasins de cellulaires à tous les coins de rue par ici.
Demain je pars pour l'Inde. Le vrai voyage va commencer.
La Malaisie, ce était qu'un interlude, que de petites vacances, un bref divertissement avant la véritable aventure.
J'en suis resté plusieurs fois surpris, les Malaisiens forment un peuple très sympathique, très accueillant. Jamais je ne me suis senti menacé ou j'ai senti que j'aurais mieux fait de rester chez moi. Des inconnus sont souvent venus vers moi pour m'offrir leur aide, voyant que étais un étranger. Je garde un excellent souvenir de la Malaisie, de ses rues sales mais carrossables, de sa chaleur étouffante souvent dérangeante, de sa jungle humide presqu'exempte de moustiques, des sourires des passants me saluant en me demandant mon pays d'origine, de ses "backpackers" voyageurs ou vacanciers bien ouverts et solidaires, de sa nourriture variée, épicée et délicieuse Je ne regrette aucunement ces moments passés ici et j'ai même failli prolonger mon séjour quelque peu. Mais, comme une Suédoise m'a dit, en quittant les Iles Perhentian, il est bon de quitter un endroit aimé alors qu'il nous attire encore. Le souvenir qu'on en conservera restera meilleur et n'aura pas connu la lassitude.
De toute façon, il est temps pour moi de quitter. J'ai des choses à faire.
Alors que j'écrivais, assis dans un café en mangeant une soupe Taiwanaise végétarienne délicieuse, la serveuse est venue s'asseoir à côté de moi pour me parler. Elle aussi veut voyager, découvrir le monde. Voir l'Asie en premier, puis l'Europe, lorsqu'elle aura assez d'argent. Elle vient de terminer ses études et travaille pour ses voyages futurs. Le même âge que moi et les même fourmis dans les jambes que bien des gens rencontrés sur la route.
Je pense souvent à tous ceux qui faisaient partie de mon entourage. Des noms, des visages et des voix défilent dans ma tête. À ceux qui pourraient se demander si je pense à eux personnellement, la réponse est oui. Il y a tant de personnes que je n'ai pas eu le temps de saluer convenablement – ou simplement d'échanger quelques bonnes paroles –, et cela m'attriste un peu. Néanmoins, je pense à vous, tous.
Demain, je partirai, seul. Vers un inconnu immensément plus vaste.
Demain, pour moi, le véritable voyage commence.
Inde I
02.10.03
L'Inde.
L'Inde. Des images, des images, des tonnes d'images et encore des images dans mes yeux qui ne les ont pas encore vues. L'Inde c'est tout ce qu'on en dit, et plus encore. Les contrastes, bien sûr, l'exotisme, l'exubérance, la variété, le poids étouffant, la jungle urbaine indomptée et toute l'énumération sans fin d'attributs qualitatifs incapables de décrire entièrement l'essence de ce monde à part entière. L'Inde c'est tout cela et je n'en suis encore qu'à la première apparence, la couche visible en surface.
En premier lieu, l'aéroport à 11 heures du soir. Pas délabré (pas trop), simplement un peu vieux. Ensuite des taxis ressemblant à des Westfalias avec des chauffeurs prétendant être notre meilleur ami, tous plus menteurs les uns que les autres. Freins défaillants, pneus trop lisses, vitesse folle entre les voitures et camions, lumières rouges brûlées à la tonne en coupant délibérément le trafic perpendiculaire, rencontre de front dans un sens unique, histoires et calomnies à propos de tout et de rien. Mon hôtel n'est pas bon, il a fermé, il a brûlé, il y a des émeutes, la route est fermée, il est trop tard, il y a de la congestion, l’hôtel est toujours "no good, no good" et on en propose un nouveau. Je m'attendais à ces manigances, j’étais préparé. Ce sont tous des rabatteurs, recevant leur véritable salaire des arnaques touristiques.
Je connaissais deux hôtels (des guest-houses, en fait) peu cher dont je savais l'emplacement exact (sur la carte de mon guide). J'ai donné le nom de deux rues se croisant non loin et le chauffeur m'a conduit jusqu’à une station d'information touristique bidon (qui avait un panneau poussant l'audace jusqu’à écrire "Gouvernmental Tourist Information") avec un portier trop courtois qui attendait dans la rue, à 1 heure du matin. J'ai refusé de descendre du taxi. On m'a juré que c’était l'intersection que j'avais demandée. Menteur, c'est l'endroit qui te donne la meilleure commission ! Après un paquet d'autres mensonges, nous sommes repartis faire du rodéo jusqu’à un autre endroit suintant l'arnaque. Pas question de descendre du taxi non plus.
Plus d'une heure et demi après être parti de aéroport, voyant qu'il n'obtiendrait rien de moi et qu'il ferait mieux de tenter sa chance avec un autre touriste, le taxi me dépose au bon endroit. Pas de commission supplémentaire pour lui. 1-0 pour moi. J’étais, à vrai dire, très fier de ne pas m’être fait arnaquer.
C'est un fléau en Inde. C'en est presque le sport national. Le vol à l'insu de la victime fait partie du mode de vie. Bien des gens ne vivent que de cela. Mon chauffeur de taxi n'a eu qu'une faible somme pour mon déplacement. Il aura eu facilement 4 ou 5 fois plus si je n'avais pas résisté. Cela fait partie du jeu.
Ma demeure temporaire fut dénichée dans mon guide, avant de sortir de l'avion. Il me fallait un nom et une adresse sinon j’étais à la merci du premier venu. Le Sunny Guest House ou le Ringo Guest House ? Sunnie est venue me voir la veille de mon départ, j'irai donc au Sunny Guest House, tiens ! Cela m'a porté chance, semble-t-il. Écrit sur la carte d'affaires de l'endroit : "Do not belive the story of auto-rickshaws & taxi drivers. Comme directly to Sunny.".
Un endroit délabré, mais rempli du charme particulier qu'ont tous les endroits délabrés de bonne qualité. Comme le dit le Lonely Planet, ce genre d'endroits compte autant de détracteurs que d'inconditionnels. Beaucoup de lézards sympathiques et utiles (ils mangent les mouches et moustiques), une terrasse sur le toit (humm..., en fait la chambre est sur le toit), des lits moulés à la forme du corps et des ventilateurs assourdissants partout. Un type de lieu que je commence à connaître.
Malheureusement, je m’étais tellement préparé à combattre et à résister aux premiers assauts de l'Inde que je me suis bloqué et que j'ai refusé la conversation sincère que m'offrait un Tibétain en attendant nos bagages à la sortie de l'avion. J'ai cru, puisqu'il était venu directement vers moi pour me parler, qu'il avait quelque arrière-pensée et je me suis fermé à lui. C’était un Canadien, lui aussi. Je ne me suis rendu compte qu'à la fin de la soirée que, cette fois-là, c’était moi qui m’étais fait avoir, mais d'une façon bien plus pernicieuse que ce que je redoutais. Je m'en veux beaucoup.
J'ai aussi goûté aux produits de l'agriculture locale beaucoup plus tôt que je ne le prévoyais. Un voyage en Inde ne serait pas complet sans une étude comparative de certains éléments culturels non négligeables. C'est apparu dans les mains d'un autre Canadien, de Vancouver, tard durant la soirée. Au lieu des fruits auxquels la plupart des gens sont habitués, c’était une sorte de pâte noirâtre à base de fruits (on l'espère!). C'est ce qu'il y a de plus courant par ici, semble-t-il. Le goût était correct, quoique ce était pas le meilleur au monde. J’étais tout de même bien satisfait après n'avoir pris que 2 petites portions.
J'ai, par la suite, eu l'idée idiote de boire quelques tasses de thé qui ont, eux aussi, contribué à m’empêcher de m'assoupir quand je suis allé me coucher, 15 minutes plus tard. Je bois souvent du thé ces derniers temps.
Un truc que je n'ai pas vu souvent au Québec est le "lassi", une boisson à base de yogourt. C'est délicieux et rafraîchissant. Vous n'avez pas idée à quel point un bon lassi vous manque...
Delhi II
02.10.06
Je m'enfonce peu à peu dans la surface première de l'Inde, je commence à discerner certains détails échappant au nouveau voyageur. Les castes. Elles existent vraiment, malgré les lois les interdisant.
Dans les yeux des enfants qui vendent des jouets pour touristes, je perçois la haine, la violence et le mépris venant d'en bas. À peine 10 ans, mais le coeur tellement dur, les yeux qui en ont déjà trop vu et l'avenir tracé comme une autoroute.
[Paragraphe raturé. Pas envie écrire ce soir.]
Delhi III
02.10.07
À Delhi depuis 4 ou 5 jours.
Hier, nous sommes allés à Agra, voir le Taj Mahal et d'autres trucs du genre. Nous avons loué une voiture, une Toyota Qualis (une sorte de Land Rover bas de gamme), avec son chauffeur, et nous sommes partis en expédition. Nous étions six : Beate et Doris, deux Allemandes, Matt, un Canadien de Squamish, BC, grimpeur professionnel en devenir, Estelle, une Française enseignante à Delhi, un Anglais (dont je ne me souviens plus le nom) complétant son doctorat ici, et moi. Nous sommes partis à 1h00 du matin, pour voir le lever du Soleil sur le Taj. Quatre ou cinq heures de route dans la nuit, au royaume des camions et des obstacles-surprise. Une sorte d'"autoroute" à 2 voies relie Delhi à Agra, une petite ville de plus d'un million d'habitants ressemblant fort à un dépotoir et n'ayant pas vraiment d'intérêt exception faite du super-Taj. La ville est excessivement polluée (plus que Delhi, si cela est possible) et l'air est irrespirable. C'est la nuit qu'on remarque le plus la pollution de l'air alors que l'éclairage urbain (provenant majoritairement des voitures et des magasins) éclaire le brouillard persistant qui règne en maître dans les rues. Cela crée une ambiance particulière de cité abandonnée à elle-même dans un chaos post-apocalyptique.
Le Taj Mahal, donc, qui vaut tout de même la peine d’être vu, ne serait-ce que pour ne pas ne pas l'avoir vu. J'ai joué mon rôle de bon touriste et j'ai pris plus de photos que je n'en avais besoin. J'ai également failli prendre la photo du siècle de Matt grimpant un mur du Taj avec une des grandes colonnes entourant le bâtiment principal en arrière-plan mais un garde armé d'un fusil de chasse s'est mis à rugir à l'autre bout de la grande place et je n'ai pas réussi à faire fonctionner à temps la camera qui était dans mes mains. Dommage, vraiment dommage.
Du haut du Taj avec son marbre blanc usé par le temps et ses dalles bien agencées parfois manquantes, adossés à une des grandes colonnes, les pieds sur la balustrade, nous regardions une centaine d'enfants qui se baignaient dans la Yamuna boueuse en compagnie de sac de plastique et d'autres déchets dérivant lentement sur la rivière tranquille. C'est la même rivière qui traverse Delhi en amont et qui emporte une grande quantité de déchets et de rejets de ses 16 millions d'habitants. Des cris d'enfants joyeux, comme n'importe quel groupe d'enfants à la plage.
Rien de vraiment nouveau, en fait. On s'attendait tous à ces images de l'Inde. Parfois très dures et étouffantes, parfois simplement banales ou insignifiantes. Nous, seigneurs touristes, avons une place bien à nous dans ce système de castes. Des modèles de rapport entre touristes et locaux sont définis depuis bien longtemps. Je fais simplement partie d'une classe quelconque dans ce système qui semble bien s'auto-entretenir.
Des gens dorment par terre, dans la rue, dans les magasins, les restaurants, les terminus d'autobus ou de train, n'importe où, n'importe quand. Surtout des gens des castes inférieures, évidemment. Par inférieures j'entend l'espèce de rang social de la caste. Un sommeil de très mauvaise qualité, dans un bruit énorme, entrecoupé de réveils fréquents et parfois brutaux. La nuit ne signifie pas nécessairement le repos. Delhi ne dort pas. L'alimentation de ces gens est comparable, qualitativement, à leur sommeil. La ville grouille de zombies absents, l'esprit aussi lucide que l'eau du Gange et de la Yamuna. Dans leur castes et sous-castes, ils sont enfermés. Aucune porte de sortie visible.
Je commence à être tanné de Delhi. Non, je suis tanné. Cela doit paraître dans mes écrits, je suppose. C'est normal d’être tanné, je m'y attendais. Je m'acclimate tranquillement.
Je pars dans les montagnes du nord ce soir, en train. J'arriverai demain matin à 350 km déjà d'ici et j'irai près de la source du Gange, un endroit intéressant à ce qu'on m'a dit. Me promener un peu dans les montagnes, dans les premiers contreforts des Himalayas, a quelques milliers de mètres d'altitude. Respirer un peu. Me reposer en compagnie des montagnes. M'éloigner de ces endroits malsains que sont les demeures des hommes.
Pauvre peuple qui demeure par ici.
Un Indien m'a dit qu'il n'y avait pas de pauvreté en Inde. C'est une manière de vivre. "There is no poverty in India. This is a way of life". Je crois bien qu'il a raison, mais il reste que cela est tout de même très lourd à porter.
Delhi IV
02.10.08
1h30 du matin, gare de Old Delhi. Les chiens jappent dehors. Pour la première fois depuis presqu'un mois, je dormirai dans des draps ce soir, et non pas sur mon sac de couchage beaucoup trop chaud. Il y a 2 mois, j'aurais classé cet endroit comme étant miteux. Maintenant je trouve que ma chambre est d'un luxe inconsidéré. Le sol est généralement propre, il n'y a pas trop de trous dans les murs, j'ai une salle de bains privée à l'occidentale (c'est à dire avec un bol de toilettes sur lequel on peut s'asseoir), il y a 2 lits simples avec des draps qui ne font pas peur et j'ai même une petite table et 2 chaises. Tout cela pour moi tout seul ! Incluant, en plus, 2 ventilateurs au plafond avec lesquels je dépense une partie du silence qui m'est alloué pour obtenir des déplacements d'air qui pourront probablement me permettre de dormir plus tard que 9h00 du matin. Je possède le droit d'utilisation de cette pièce pour les prochaines 18 heures, ce qui fait que j'aurai enfin un endroit où je pourrai lire ou tout simplement ne rien faire tout en étant relativement confortable. Un petit chez moi pour les prochains moments.
Ma tentative d'évasion de Delhi s'est soldée par un échec. Aussi lamentable que possible. Après quelques heures d'attente sur la plate-forme #9 de la gare (soit dit en passant, rien d'autre qu'une gare ferroviaire indienne ne peut ressembler à une gare ferroviaire indienne, celle de Old Delhi de surcroît), je suis monté dans ce qui me semblait être le bon wagon de ce que je pensait être le bon train et j'essayais de comprendre le fonctionnement du système de numérotation des places lorsque le train s'est mis en route. Suite à une réponse d'apparence négative de la part d'un Indien, j'ai soudainement eu un éclair d'illumination en me disant que je n’étais peut être pas dans le bon train. J'ai ramassé mes deux sacs à dos en vitesse, bousculé quelques innocents et sauté du train en marche avant qu'il ne m'emmène vers un ailleurs trop loin et inconnu. Puis, j'ai attendu sagement mon train, qui n'est jamais venu. Crétin !
J'ai abouti ici après plusieurs heures de pérégrinations dans les ruelles d'Old Delhi (qui semble être un peu à Delhi ce que le Vieux-Montréal est à Montréal, mais il me faudrait plusieurs tas de mots pour restituer véritablement l'apparence de cet endroit que les auto-rickshaws n'aiment pas et que les taxis refusent), les escaliers des hôtels tous complets et les divers bureaux et comptoirs de la station ferroviaire. J'ai rencontré un Indien qui m'a beaucoup aidé, presque contre ma volonté. Il m'a obtenu un remboursement de 50% du prix de mon billet de train, m'a payé un chaï (excellent thé aux épices, bien meilleur que le thé anglais) et a réussi à m'obtenir une chambre à la gare, ce que j'avais été incapable de faire auparavant. Il ne m'a rien demandé en retour. Il m'a aussi dit que 75% des Indiens sont croches (il a utilisé le terme "cheaters") et que 25% sont corrects. Je lui suis très redevable. Dans ses yeux, aucune trace d'avidité ou aucun reflet de mon or que l'on convoite, comme je vois trop souvent. Seulement une lueur d'intelligence et de compréhension.
Je prendrai le train demain (tout à l'heure, en fait) semble-t-il.
Quand le portier est venu me montrer la chambre et a vu mon billet, il a semble soudain me porter un respect assez grand, presque une vénération. Je ne me suis pas vraiment intéressé à lui, j'avais seulement envie de me reposer. Je viens de me rendre compte que cette réaction bizarre à mes yeux était probablement due au fait que je m'en vais faire ce que tous les Indiens aimeraient faire au moins une fois dans leur vie, soit un pèlerinage jusqu’à la source du Gange, qui est un des endroits les plus sacrés de l'Inde.
C'est en effet à la source du Gange que je désire aller.
J'ai fait développer mon premier film de photos prises depuis mon départ (rien de vraiment extraordinaire) et j'ai été surpris de voir que je n'avais pas de lunettes sur les photos.
Quelques chiffres et statistiques :
- Les 3 semaines que j'ai passées en Malaisie (incluant 2 nuits a Singapour) m'ont coûté 1192 RM (Ringitt), soit environ 510 $ CAN, plus 600 RM (environ 260 $ CAN) pour mon cours de plongée La Malaisie est, après Singapour, le pays le plus cher de l'Asie du sud-est.
- Une roupie indienne (RS) ne vaut pas cher. Environ 3,6 ¢ CAN. J'ai mangé plusieurs repas très satisfaisants pour moins de 30 RS (soit environ 1 $ CAN), breuvage inclus. Un lit en dortoir à Delhi, ville coûteuse à ce que l'on dit, me coûtait 90 RS, mettons 3,50 $ CAN. 286 kilomètres en train me coûtent (si toutefois je prends le train !) 151 RS, disons 5 $ CAN. Un petit pot de beurre d'arachides (j'ai oublié le mien en Malaisie) : 135 RS. Un pain tranché : 10 RS. Un lassi (le breuvage très bon dont je parlais) : 20 RS. Un Coke ou une autre liqueur (en bouteille profilées sur lesquelles est inscrit : "Bottle for drinking only") : 10 ou 15 RS. Un chaï : 3, 5 ou 10 RS. Un grand verre de jus d'orange pressé devant moi : 20 RS (prix pour touriste).
Lu dans un journal :
- 3,5 millions $ US seront investis pour construire un centre de retraire, en Californie, pour chimpanzés ayant servi pour la recherche scientifique. Très intéressant et optimiste, je trouve. Enfin on reconnaît qu'il est moralement inacceptable de se débarrasser d'animaux après usage, pas plus qu'il n'est éthiquement approuvé d'éliminer les personnes âgées lorsque leur durée de vie utile et productive est arrivée à échéance.
- La compagnie Philip Morris a été condamnée par un juge de Los Angeles à verser une somme faramineuse (en dizaine de millions de dollars US, oui, vraiment des millions !) a une vieille dame atteinte du cancer du poumon en phase terminale, car les cigarettes ne portaient pas de mention avertissant de leur nocivité. Ils vont contester, évidemment (ils peuvent en payer des avocats avec des dizaines de millions), mais c'est déjà un bon début.
Si tout ce passe bien et si la société continue d'évoluer un tant soit peu dans une direction qui semble bonne, les compagnies de tabac vont manger une gigantesque volée d'ici les prochaines années ou décennies (c'est déjà commencé, d'ailleurs...). Je parierais fort que le tour des pétrolières ne tardera pas trop non plus. De même pour les constructeurs automobiles, les multinationales de l'alimentation (d'ailleurs, j'ai lu aujourd'hui que Philip Morris avait acheté General Foods en 1986, (soit dit en passant, Philip Morris nie toujours avec ferveur que la cigarette soit mauvaise pour la santé...) ce qui implique donc une alimentation de qualité, excellente pour la santé, comme ils le prétendent !) et toutes les autres entités dont le mode de fonctionnement consiste à croître au détriment de son environnement (environnement signifie à la base ce qui environne, et non pas uniquement ce que les gens appellent généralement la nature). Ce modèle n'est d'ailleurs absolument pas viable à long terme. Le même spectre d'une croissance théorique infinie dans un monde fini (ayant donc des ressources en quantité finies). Tout système dans lequel la somme de la "valeur" des différents éléments après une interaction serait inférieure à la somme avant cette interaction est voué à tendre vers zéro, à s'annihiler. Tout système dans lequel le gain d'une partie est plus petit que la perte subie par les autres parties ne sera jamais parfaitement fonctionnel à long terme et ne pourra être stable. Ces systèmes sont des cercles vicieux se dirigeant invariablement vers le même type d'état.
Les quantités dont sont dotées les parties dont je parle ne sont absolument pas uniquement une quelconque valeur monétaire ou une quelconque unité de travail. L’unité de base sur laquelle s'appuyer est à redéfinir totalement, en ayant une vision beaucoup plus globale en tête.
Supposons l'existence d'un "moi" égoïste auquel j'attache de l'importance (ce n'est pas nécessairement que je considère qu'il n'existe pas, ce n'est que l'amorce d'un raisonnement). Je souhaite évidemment du bien pour ce "moi" et j'espère et ferai en sorte que ses besoins soient comblés du mieux possible. Supposons ensuite que j'aie une épouse à laquelle je souhaite, bien sûr, tout le bien possible, ainsi qu'un ou plusieurs enfants que je souhaite voir se développer de la meilleure façon possible. Ces personnes sont, en quelque sorte, une extension de mon "moi". Si on les attaque, c'est moi qu'on attaque. S'ils sont blessés ou malheureux, j'en souffre aussi. Un grand bonheur pour eux me remplit également de joie. Le même genre de situation prévaut également pour le fils de mon fils et pour la compagne de mon fils, même si ma relation avec eux n'est peut-être pas aussi forte. Pareillement pour ma famille complète et pour mon meilleur ami d'enfance qui, pourrait-on dire, était presque mon frère. Je suis évidemment touché par un événement important survenant au fils de mon ami. Et puis, l'ami de mon ami est mon ami, naturellement. D'une certaine façon, lui aussi fait un peu partie de mon "moi" puisque son état affectera l’état de mon ami et que mon ami est important pour "moi" donc je serai affecte par son état. En poussant le raisonnement plus loin, je m'aperçois que l'humanité entière fait partie de "moi", de manière plus ou moins directe.
Il n'y a pas de limite à partir de laquelle cette affirmation n'est plus valable. Si je suis influencé par l’état de mon fils et que mon fils est influencé par l’état de son ami, alors je suis influencé par l’état de l'ami de mon fils. Si A -> B et B -> C, alors A -> C. Dans ce cas-ci, la transitivité existe. Et donc tous les éléments de l'ensemble, en l'occurrence l’humanité entière, se trouvent directement liés. Il n'est pas ici question d'intensité dans la relation entre 2 éléments, mais simplement de vérifier si cette relation existe ou non, aussi faible soit-elle. Effectivement, cette relation existe et tous les individus composant l’humanité sont liés inextricablement, tel un réseau de neurones.
De plus, on pourrait agrandir cet ensemble en y incluant le chat, le chien, les oiseaux et autres animaux domestiques. En fait, la faune entière y aurait sa place, de même que la flore. Une marche dans une forêt coupée à blanc ou dans un jardin magnifique influence l’état d'esprit de façon certaine. Et certains de nous tiennent autant aux animaux et aux forêts qu'à leur propre famille. De même, l'environnement physique peut également être inclus dans ce grand ensemble. Qui n'a jamais eu de pincement de coeur en retrouvant un lieu aimé jonché de détritus ? Et ainsi de suite. A -> & et & -> @, donc A -> @.
Cet ensemble est très grand. Immense. Et tous les éléments sont liés les uns aux autres, inévitablement, inextricablement. Cet ensemble, par définition, forme un tout (il s'agit de cet ensemble).
Donc, toute interaction qui aurait pour effet de diminuer la "valeur" totale de l'ensemble constitue un pas dans la mauvaise direction, au niveau de l'ensemble. Une telle interaction peut sembler intéressante localement et à court terme mais globalement et à long terme cela restera toujours une perte.
Penser plus loin que le bout de son nez ou que celui de son fils immédiat. Le fils du fils du fils du fils du fils de mon fils fait partie de "moi", même si ce fils n'existe pas vraiment encore.
Humanité décadente. Vision tellement restreinte. Les parents économisent pour leur retraite en plaçant leur argent à la banque à 8% et cette banque prête ce même argent au fils qui accepte de payer 18%. Le même type d'interaction ridiculement idiote se retrouve partout, partout.
Quelle vision globale fantastique ! Continuons de brûler nos restants de dinosaures pour nous en priver plus rapidement, de transporter nos forêts dans les dépotoirs et de gruger nos montagnes pour les répandre dans les champs, on n'a rien de mieux de cela à faire !
Rishikesh I
02.10.09
Rishikesh, la capitale mondiale du yoga (semble-t-il). En direction de Gangotri et de Gaumukh, là où le Gange sort d'un glacier, dans le coin de 4000 m d'altitude. Je pars demain, tôt le matin.
Mes communications devraient normalement se faire beaucoup plus espacées. Il me semble que j'ai souvent fréquenté des ordinateurs ces derniers temps. Je suppose que c'est en partie dû à leur côté rassurant pour moi ou en raison de la dépendance assez forte que j’ai à cet état dans lequel j'ai l'impression de contrôler et de dominer quelque chose qui obéit à ma volonté de façon assez directe.
Quelqu'un m'a prédit aujourd'hui que j'aurai 2 femmes et 6 enfants. Je ne le crois pas. C'est beaucoup trop.
J'ai maintenant l'habitude de garder ma langue dans ma bouche lorsque je me déplace dans un véhicule motorisé. Il ne m'est pas arrive d’événement désagréable à ce sujet mais je considère que c'est une bonne habitude à prendre.
Gangotri I
02.10.11
Gangotri, enfin ! 13 heures d'autobus, de 5h45 du matin jusqu’au coucher du soleil, pour faire 255 km sur une route partant de vertes collines et aboutissant au pied de falaises et de pics enneigés. Une route superbe, mais épuisante physiquement, par les cahots, et moralement, par l'insécurité liée à l'incertitude de arrivée effective à bon port. La surface carrossable horizontale qu'est la route, assez large pour 2 véhicules au départ mais à peine suffisante pour un seul dans la dernière moitié, est encombrée d'éboulis à demi déblayés par endroits, érodée par des ruisseaux la traversant trop souvent et est fréquemment bordée par des falaises d'une hauteur allant jusqu’à une centaine de mètres de hauteur, au pied desquelles rugit le Gange torrentiel. Mais quelles scènes magnifiques tout au long du périple ! La vue à elle seule vaut le centuple des 155 RS que coûte le trajet. L'autoroute Trans-Canadienne qui traverse les Rocheuses et les Coastal Mountains de Colombie-Britannique (entre Calgary et Vancouver, disons) me parait presque fade maintenant.
Au début du trajet, plusieurs Indiens ont psalmodié ensemble une sorte de prière durant une dizaine de minutes. Et, dans la seconde moitié du trajet, l'autobus s'est arrêté près d'un petit temple et quelques personnes sont descendues faire des offrandes. Une de ces personnes a rompu une noix de coco et en a distribue un morceau à chacune des personnes présentes dans l'autobus, moi y compris. À un embranchement (un des seuls dont je me souvienne) il y avait une vache morte dans un fosse, le cou complètement tordu. Et puis, 100 mètres plus loin du côté duquel la vache était, un policier barrait la route et l'autobus a dû rebrousser chemin pour prendre l'autre direction.
À 3040 m, arrivé a Gangotri, après 2 grands verres de chaï bien chauds, l'endroit me plait beaucoup et je sens que j'y serai bien. La tête me tourne un peu, je sens l'air beaucoup plus léger et je ressens une grande joie et un bien-être appréciable, dus à ma présence ici. Les véhicules à moteur restent derrière les premières marches de la ville et seuls les grondements puissants et apaisants du Gange rompent le silence pour créer une ambiance toute particulière, comme si nous étions à l'autre bout du monde, loin dans les Himalayas, à la source du célèbre fleuve sacré, lieu de tant de pèlerinages.
Il fait froid ici. Enfin ! De le buée lorsque je respire et un ou deux chandails chauds nécessaires. J'ai acheté un 2e polar pour 150 RS a Rishikesh. Il n'est pas d'excellente qualité, mais il fait bien son travail pour 5 $ CAN. Je vais enfin considérer que c’était une bonne idée de traîner avec moi mon nouveau sac de couchage -10 °C. L'eau du Gange est glacée. Elle sort du glacier Gaumukh 17 km en amont. La ville ferme d'ici 2 semaines car la route ne sera plus praticable. L'hiver arrive.
Je ne sais pas si cela va m'apporter quelque chose d’être venu ici, mais l'endroit est magnifique et je m'y sens très bien. En fait, je me sens généralement bien dans les montagnes.
Gangotri II, Bhojbasa I
02.10.13
Malheureusement, dû à l'afflux de population vers les lieux saints comme Gangotri, les traces du passage des hommes sont présentes, comme partout ailleurs. À sa source même, on pollue le Gange. C'est une excellente poubelle, il y a peu de résidus ! Des papiers d'emballage, des restes de nourriture, des vêtements entiers, allons donc ! Les abords des habitations sont jonchées de détritus. Pas en quantité énorme, la ville est jeune et sa popularité est récente, mais trop, beaucoup trop pour un endroit saint. Le Gange, fleuve sacré par excellence, est pollué, pourri jusqu’à la moelle. Cela est, à mon avis, très révélateur sur la nature et les valeurs de celui qu'on ose appeler l'Homme. La situation n'est guère différente ailleurs, à ce que j’ai pu voir. Églises en décrépitude, temples délabrés, lieux de culte souillés ou abandonnés, cimetières profanés. Le respect ? On s'en câlisse !
Toutes ces bibliothèques immenses, remplies de la connaissance humaine, enfouies sous des sédiments de poussière. On se refuse à apprendre et on rejette en bloc. L'électron ? Ta gueule, ça n'existe pas, et apportes-moi la chandelle...
[Pause souper]
Je parle beaucoup de la décadence humaine. Partout où je suis allé, elle m'a profondément marqué. Ou, plus exactement, j'ai été profondément marqué de la retrouver partout. Des gens avec une vision si courte, si courte, si égocentrique !
Ma vision du monde n'est pas négative ou pessimiste, bien au contraire ! Mais je plains tellement ces gens, tous ces gens qui souffrent, partout, et qui, bien souvent, ne le remarquent même pas.
Je suis parti de Gangotri, ce matin, pour m'enfoncer dans les Himalayas, en remontant le Gange, vers Gaumukh. Ici, pas de route. Une simple piste, bordée d'immenses montagnes. À gauche et à droite, des sommets de 5000, 6500 et 7000 m. La piste fait 14 km jusqu’à Bhojbasa, un petit village (quatre ou cinq bâtiments tout au plus) niché dans une petite vallée entourée de rocs par trois côtés et par un splendide sommet d'une blancheur éclatante du dernier côté, là où la piste se poursuit. Je suis à 4000 m d'altitude et j'ai grimpé verticalement presque 1 km durant les 6 heures de mon trajet. C'est environ 2 fois la hauteur de la tour du CN, qui fait un peu plus de 500 m. Tous les gratte-ciels du monde, y compris feu le World Trade Center de New York (soit dit en passant, il en existe plusieurs autres au travers du monde portant le même nom) paraîtraient ridiculement grotesque et prétentieux à côté de ces mastodontes gargantuesques dont la masse cause quelques irrégularités au champ gravitationnel terrestre. Le plancher est à 4000 m et la piste monte encore. Je suis à environ 30 km à vol d'oiseau du Tibet.
Je bois l'eau du Gange, filtrée, depuis quelques jours. Elle est très bonne, cette eau.
Je loge pour la nuit dans un petit ashram (définition, selon le Lonely Planet : lieu de retraite ou communauté spirituelle) qui m'offre le gîte et la nourriture en échange d'un don de 100 RS. Au souper, tous assis par terre, nous avons reçu de la nourriture pendant que le groupe chantait une sorte de prière On m'a spécifié que je pouvais manger autant de nourriture que je voulais mais de ne pas en gaspiller une seule miette. Pas d'ustensiles, mais je commence à m'y habituer. La nourriture, végétarienne comme toujours, était excellente.
Il fait froid. J'ai acheté un chandail de laine et il m'est bien utile.
Tapovan I
02.10.14
Tapovan, 4400m.
Une journée épuisante, marquée par un rhume ou une grippe que je couve depuis quelques jours et une ascension abrupte et exigeante. Petit déjeuner : deux tranches de pain blanc et des Maggi noodles (une soupe Ramen épicée). Pas de quoi carburer très longtemps ! J'y ai ajouté des morceaux de beurre d'arachide (l'huile ayant coulé hors du pot, il ne reste qu'une pâte bien ferme) et des noix que j'avais emportés.
Après une ou deux heures de marche, le Gange sort du glacier Gaumukh devant moi : je suis à la vraie source du Gange, l'endroit où un certain dieu aurait fait certains trucs dont je ne me souviens plus. Se baigner dans le Gange est supposé laver les péchés et le pouvoir nettoyant augmente proportionnellement avec la proximité de la source à ce que j'ai pu comprendre. Je me suis déjà baigné à Rishikesh mais je décide néanmoins de m'y tremper encore, histoire d’être propre pour un bout de temps. L'eau se retrouve sous forme de glace sur les abords du fleuve naissant. Malgré mes spasmes respiratoires, j'y plonge entièrement sous les regards respectueux des Indiens aux alentours. Une fois trempé, tout va bien. Je ressens à peine le froid et prends le temps de me sécher correctement avant de me rhabiller. Expérience satisfaisante qui a néanmoins représenté une grande dépense énergétique. Il m'a également fallu plusieurs minutes de réflexion avant de contraindre mes muscles à m'obéir, presque contre nature.
Puis, après quelques noix, la piste continue, grimpe sur le glacier et gravit quelques centaines de mètres dans le temps de dire "moraines escarpées" pour arriver, enfin, à Tapovan. Là, un baba vivant dans une cave depuis plusieurs années nous sert à manger (du riz, enfin !) et aimerait une donation immense pour son futur ashram. D’après ce qu'on m'a dit, il n'est pas trop digne de confiance et il faut s'en méfier un peu. Il a d'ailleurs une bonne liasse de billets dans la poche. Mais sa nourriture était bonne et appréciée.
À peine un kilomètre plus loin, sur un plateau entouré de fabuleux sommets, je rencontre la fin d'une expédition canadienne dont j'avais déjà rencontré 2 membres a Delhi (Matt et Damion, qui m'ont d'ailleurs fait découvrir cet endroit, dont j'ignorais l’existence auparavant). John, de Squamish, BC, m'offre le gîte, très apprécié puisque je n'ai qu'un sac de couchage avec moi et point de tente. Il fait terriblement froid et j'ai un de ces mal de tête, amalgame de l'épuisement, de l'altitude (raréfaction de l'oxygène dans le corps), de mon rhume et de la luminosité éclatante Il m'est absolument impossible de regarder dans la direction du soleil tellement il est brillant. John, très aimable, me prête de l'équipement supplémentaire me permettant d’être moins inconfortable. Toute l’expédition, lui y compris, est passée, pour diverses raisons, par le même état que j'endure actuellement. Je devrais tester ce soir si mon sac de couchage est réellement un -10 °C.
Malgré mon état, l'endroit est prodigieusement magnifique. La lune se détache nettement au-dessus d'un immense éperon rocheux couvert d'un placage immaculé n'absorbant aucune lumière entouré de quelques petits nuages prenant tout juste naissance sur ses flancs. Des heures à contempler ces montagnes et je n'ai encore rien vu. Il faut le voir en personne, les mots n'ont que l'épaisseur du papier comparé à ces paysages.
La nuit, les montagnes se couvrent de nuages pour dormir. Inutile de dire que c'est splendide. Le temps n'a pas cours ici. On peut méditer longtemps, longtemps, avec le monde à nos pieds, qui s'agite futilement.
Ces montagnes se retrouvent partout ailleurs. Ce n'est qu'un peu de silence, un peu de calme, une retraite à l’extérieur du monde (dans le vrai monde...). Ces montagnes sont dans ma tête.
Ce matin, en marchant, les larmes aux yeux, j'écoutais dans ma tête "Histoire sans paroles", d'Harmonium. C'est si beau.
Dans ma tête. Tout est dans ma tête.
Tapovan II
02.10.16
L’expédition canadienne est terminée, le camp est démonté, nous quitterons Tapovan aujourd'hui si les porteurs le permettent. Nous devions partir hier, mais ils ne se sont pas présentés J'ai habité 2 jours au camp canadien. Il reste ici, à Tapovan (qui n'est en fait que le nom du plateau), une expédition catalane qui tentera prochainement l'ascension d'un autre sommet. Le groupe canadien, forme de 5 jeunes aventuriers entre 23 a 30 ans, est resté 1 mois et demi ici. J'ai rencontré, en arrivant à Delhi, Matt et Damion qui m'ont invité ici où j'y ai trouvé John et Guy. Le cinquième membre, Conner, était déjà parti. Avec eux étaient également Shankar, le cuisinier népalais et Bhaskar, l'officier indien obligatoire à toute expédition. Je suis très heureux d'avoir rencontré ces gens.
Il y a ici trois babas qui vivent à l'année longue dans des caves creusées sous de grosses roches. Et il y a Ganga, une jeune Israélienne (de notre âge) qui demeure avec un de ces babas depuis maintenant 4 ans. Alors que nous fuyons le froid, elle passera encore l'hiver ici, à méditer. Nous la trouvons très courageuse et l'apprécions beaucoup. C'est étrange de voir une occidentale, de rang social comparable au nôtre, tout laisser tomber pour venir vivre dans des montagnes reculées, dans ces conditions. Je la comprends un peu, mais j'aurais choisi quelque chose d'autre, d'un peu différent. J'ai de la difficulté à comprendre les comportements des babas. Celui de Ganga me semble très correct et respectable, mais certains autres me font l'impression d'un poste à péage où l'on doit faire une donation pour un futur ashram hypothétique sous peine être maudit et de se sentir mal de contrarier un baba. D'ailleurs, un de ces babas prétextait la sauvegarde d'un lac sacré niché plus haut au creux des moraines (éboulis rocheux laissés par le passage des glaciers) qui s'est presque vidé subitement au cours des derniers jours. (La morphologie des montagnes varie parfois grandement et subitement comme cela.)
Quand le Soleil se pointe, durant la journée, le temps est splendide. Parfois un simple chandail ou un polar suffisent pour être confortable. Le Soleil chauffe et grille ardemment. Mon nez est calciné (j'ai omis la crème solaire pour une journée), mes lèvres sont affreusement gercées (j'ai oublié mon baume pour les lèvres sur le bureau de ma chambre à Longueuil) et j'ai des coups de Soleil sur le dos des mains. Quand le Soleil se couche, ou simplement se cache, tout change. Il se met à faire froid, mais terriblement froid. Il n'y a plus rien à faire, on mange et on se couche. La nuit, la température descend au moins jusqu’à -10 °C et du givre ainsi que de la glace recouvrent la tente. -10 °C n'est pas la fin du monde, certes, mais c'est très inconfortable pour un corps ayant trempé dans du 30 et 35 °C lors des dernières semaines.
La nuit est néanmoins splendide. Les montagnes se découpent nettement sur le ciel rempli d'étoiles, en compagnie de la lune, presque pleine, qui donne beaucoup de détails et de textures. Les étoiles me semblent plus proches que d'habitude.
Et, le matin, quand le Soleil se pointe au-dessus d'une montagne, nous sortons des tentes pour nous réchauffer et profiter de la lumière calorifique.
Les plages des îles Perhentian me semblent tellement loin et irréelles maintenant.
Gangotri III
02.10.17
J'ai le sentiment oppressant qu'il faut que je réalise de grandes choses. Que si je ne le fais pas, j'aurai raté quelque chose, j'aurai échoué. Comme si on avait de bonnes circonstances, une bonne occasion de faire quelque chose mais qu'on laissait passer cette possibilité sans rien faire, en gaspillant un bon atout. C'est pour cette raison, entre autres, que je n'aime pas rester trop longtemps à ne rien faire. J'ai l'impression de perdre mon temps alors que j'ai quelque chose à faire. C'est peut-être mon ego démesuré qui essaie de me flatter en voulant me donner une plus grande valeur que je n'en aie réellement.
J'ai ce sentiment depuis très longtemps, mais sans pouvoir mettre le doigt dessus auparavant. Je suis fortement insécurisé par le cheminement que prend ma vie depuis les dernières années. J'oscille entre une réussite éclatante ou un écrasement au fond d'un gouffre sans fin. Je me sens en équilibre sur cette tenue ligne pointillée qui sépare les deux mondes. Quelques petits grains de sable de plus et tout mon cheminement aura été fructueux ou quelques miettes d'une nature différente et tout ceci aura été vain et prétentieux.
Deux directions fondamentalement différentes vers lesquelles un système peut évoluer et infiniment minime peut être l'élément qui fera pencher la balance et verrouillera la direction prise.
Le doute. Toujours le doute.
Haridwar vers Dharamsala
02.10.19
Je commence à avoir le mal du pays. J'ai rêvé aux endroits qui étaient chez moi et je me suis réveillé avec l'impression que quelque chose me filait entre les doigts. Un peu plus d'un mois que je suis parti (il me semble que c’était à la fois hier et à la fois il y a des siècles) et il me reste une éternité à passer ici en sachant, un peu, que demain tout sera terminé et que je serais rendu l'année prochaine.
En attendant le train, sur la plate-forme en compagnie de quelques vaches et de nombreux singes, je suis seul de mon univers à exister par ici.
Parfois je déteste l'Inde, je la hais et j'ai hâte d’être dans un endroit qui me semble plus normal, et parfois je l'adore et je suis pleinement heureux et satisfait de ma présence ici, dans cet autre monde. Quand je suis devant une assiette, en train de manger, tout va bien. Je suis en sécurité, l'activité est plaisante et rassurante et, surtout, je n'ai pas besoin de me préoccuper de trouver quoi faire. Chez moi, quand je n'avais rien à faire, je pouvais simplement ne rien faire, pendant quelques temps, à l'endroit où je le voulais. Ici, je n'ai souvent pas d'endroit pour m'arrêter et y rester. Il y a tellement de monde, partout ! Au restaurant, ma table est souvent partagée avec plusieurs inconnus qui sont, majoritairement, dans une bulle différente de la mienne.
En fait, ce voyage, c'est un peu comme une expédition de survie. C'est un combat constant pour demeurer dans un confort décent. Trouver un sommeil réparateur, une alimentation nourrissante et énergisante, des occupations stimulantes et agréables, ainsi que tout le reste. Uniquement le portefeuille n'y suffit pas, d'autant plus qu'il est loin être illimité. D'ailleurs, je ne sais même pas, pour diverses raisons, de combien je dispose monétairement pour mon voyage. Mais cela n'a pas trop d'importance. Je me débrouillerai avec ce que j'aurai.
[Dans le train]
Un train vient de nous croiser, dans la nuit. De loin, on entendait un son continu, une espèce d'harmonique de plusieurs notes un peu discordantes mais presque agréables à entendre, puis ce son augmentait, devenait un avertissement, ensuite une alarme d'évacuation et soudainement : TAK ! En un éclair les deux trains s’étaient rencontrés, avaient dialogué pour un bref moment et s’étaient éloignés sans un seul regard en arrière. Et la nuit noire de nous renvelopper, comme si rien n'existait en dehors de ce train.
Je me dirige vers Dharamsala. Pour ce faire, j'irai me balader, en train, à la frontière du Pakistan et non loin du Cachemire. Mais il me reste encore de l'eau du Gange dans mes gourdes, je devrais être correct !
Dharamsala I
02.10.20
Je suis finalement arrivé à Dharamsala, après un voyage assez exigeant. Mon premier train, de soir, s'est passé sans histoire. Ensuite, débarqué au milieu de nulle part après minuit, je prends mon deuxième train et m’aperçois que je suis sur la liste d'attente et que je n'ai donc pas de couchette ni de siège réservé. Plein de gens dorment par terre, n'importe où dans le train et je décide donc de me trouver un coin tranquille et de laisser passer les heures de la façon la plus confortable possible, compte tenu des circonstances.
Après avoir été chassé comme un itinérant de deux espaces par terre entre deux couchettes que je m’étais approprié, je finis par trouver une autre surface libre de bagages (et de gens) et m'y installe. Par chance, ce n'est pas mouillé ni trop sale. J'y dors quelques heures, la tête appuyée sur mon guide Lonely Planet de l'Inde (qui fait un bon 2 pouces d'épais). J’apprécie de plus en plus ce guide comme oreiller. On me réveille ensuite en me disant des trucs en indou que je ne comprends évidemment pas. Le Soleil se lève, les gens se lèvent et s'activent, je ne peux plus dormir.
Soit dit en passant, les toilettes des trains ne constituent qu'en un tuyau partant du plancher et s'ouvrant sous le wagon (on y voit d'ailleurs la garnotte défiler), ce qui donne une bonne idée des conditions de salubrité des terrains du chemin de fer.
Ensuite, plusieurs heures plus tard, passées dans le train et à la gare sous le Soleil diffus par le smog permanent, j'embarque dans une sorte de train miniature (dont les rails sont espacés d'environ 60 ou 75 cm au lieu de l'espacement normal qui est plus grand que celui qu'on retrouve en Amérique du Nord) en compagnie de deux fois trop de gens et de leurs bagages C'en est presque romantique. Le train roule à la vitesse du mini-rail de La Ronde (ou de n'importe quel parc d'attraction) et met 4 ou 5 heures pour parcourir 90 km. J'y aurais été plus vite en vélo. Les paysages, par contre, valent le détour de train. Nous circulons les portes et les fenêtres grandes ouvertes (il y a des gens accroches à l’extérieur du train) et avons une excellente vue sur de mornes plaines au début, puis ensuite sur de vertes collines et de petites montagnes entres lesquelles coulent ruisseaux, chutes et rivières.
Ces paysages étaient très agréable à regarder et le trajet fut beaucoup plus intéressant que la majorité des tours de mini-trains de parcs d'attraction que j'ai pu faire par le passé. J'ai presque l'impression que ce train a été construit comme attraction touristique pour faire découvrir le paysage mais les habitants locaux l'utilisent réellement comme moyen de transport. C'est un peu comme les touristes qui font des tours de chameaux alors que les gens de la place les utilisent tous les jours pour se déplacer et tirer des charrettes (c'est d'ailleurs le cas à Agra ou il y avait nombre de chameaux dans les rues).
Parlant d'animaux, j'ai vu plusieurs centaines de singes aujourd'hui, tout au long de mon trajet. Il y en a partout ! C'est presque comme les pigeons de chez nous. Et aussi des chiens errants, qui circulent dans les villes et les villages au même titre que les itinérants et sans-abri de basse caste. Ils n'ont pas vraiment d'affaire là mais tout le monde s'en fout et ils peuvent faire ce qu'ils veulent, tant qu'ils ne dérangent pas trop. Tout comme les vaches (eh oui, il y a vraiment, en Inde, des vaches qui traînent dans les rues, au hasard) et les cochons. De petits porcs qui courent gaiement dans les tas de déchets, sous les regards un peu indifférents des porcs plus âgés et des vaches occupées à manger n'importe quoi (il semblerait même que les sacs en plastique seraient un problème non négligeable pour les vaches, en leur causant des problèmes de digestion...).
Et finalement, après deux autres autobus, je suis arrivé à Dharamsala, fatigué mais content. Dharamsala est sur le flanc de grosses montagnes et on y voit déjà de la neige au sommet de certaines. C'est le début des Himalayas dans le coin. J'aime bien l'endroit, il offre beaucoup de possibilités. J'en aurais pour des semaines a explorer les environs. C'est parfait puisque je compte rester un bout de temps ici.
Dharamsala est la ville d'accueil du gouvernement du Tibet en exil, donc du Dalaï-Lama. C'est plus précisément à McLeod Ganj, 4 km au nord de Dharamsala. Quand les étrangers parlent de Dharamsala, ils parlent généralement de McLeod Ganj.
C’était (c'est encore) un des buts principaux de mon voyage. Le problème, c'est que je ne sais pas encore exactement ce que je suis venu faire ici. J'en ai une vague idée, mais sans plus. Enfin, je trouverai bien. Je suis là pour ça.
McLeod Ganj I
02.10.22
Pas de communications prévues pour les 2 prochaines semaines. Je vais suivre un cours sur le bouddhisme, dans un centre de méditation.
Salutations,
-Benoit
McLeod Ganj II
02.10.23
Assis dans le Tsuglaghang Complex, à côté de la résidence du Dalaï-Lama, je pense. J'ai beaucoup à penser. Tant d’éléments différents à agencer, tel un immense casse-tête ayant la dimension de l'univers, pour me faire une représentation du monde complète et cohérente. Je ne suis arrivé, jusqu’à maintenant, qu'à une esquisse très maigre de ce qui pourrait ressembler à une première ébauche d'une début de brouillon préliminaire. Je ne sais et ne comprends tellement rien. Je ne suis même pas capable d'envisager à quel point je ne sais rien.
Je nage dans un océan d'incompréhension, entouré de vertes montagnes et d'oiseaux multicolores qui virevoltent au Soleil.
La croissance des coraux et surtout la manière dont 2 différents coraux se chevauchaient et se repoussaient, aux îles Perhentian, me font énormément penser à la croissance du mycélium, des champignons, et à la façon dont 2 espèces de mycètes se combattent.
À propos de ma théorie de l'orange, c'est fou comme espèce humaine ressemble à une moisissure sur une orange. Les cartes (aériennes) de développement démographique montrent exactement le même développement et la même croissance qu'une moisissure sur une surface quelconque. Pour avoir longtemps observé des moisissures, la similarité m'apparaît de façon frappante. Tout d'abord, le germe prend pied sur un endroit particulièrement favorable, tel l'embouchure d'une rivière ou une vallée pleine de ressources. Puis, la croissance commence autour des meilleurs endroits, de la tache humidité, du fleuve, de la plaine fertile. Ensuite, le développement se poursuit en s'agrandissant comme une éclaboussure d'huile, mais en évitant les endroits défavorables, nécrosés, inhospitaliers. Les plaies sur la surface d'implantation sont évitées et entourées en un laissant un espace qui ne sera comblé que lorsque la densité aura atteint un niveau assez élevé. Une grande coupure non cicatrisée, comme une voie de chemin de fer ou une autoroute, ou une blessure béante, comme une éboulement de terrain ou une commotion violente, font régresser le peuplement. Une goutte de fongicide ou une explosion nucléaire, polluant la fertile surface, font un effet similaire.
Une série de photos d'une orange en train de moisir aux jours 1, 5, 10, ..., 30 suit la même évolution qu'une série de cartes de densité de population de l’Amérique du Nord de 1600, 1650, 1700, 1750, ..., 2050. Et si on laisse une orange gâtée trop longtemps à proximité d'autres oranges, par un moyen ou par un autre celles-ci finissent par se faire coloniser à leur tour, après un temps plus ou moins long.
C'est fou comme c'est similaire. C'est fou comme l’être humain, qui se croit au sommet de l'univers, n'est qu'un élément parmi tant d'autres de cet immense structure kaléidoscopique multidimensionnelle, tel un dallage d'Escher à plus de 2 dimensions, obéissant aux mêmes types de lois, aux mêmes types de comportements. On peut tellement en apprendre sur soi-même en regardant les