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Chroniques d'un voyageur parmi tant d'autres

(Benoit Martin aux Indes et au Népal)

 

Suite des textes qui n'avaient pas encore été publiés, couvrant la période de mai 2003 à mon retour, en septembre 2003.

 

  

Jour 19 :  Tatopani

03.05.25

 

Il y a des canards qui marchent dans la salle à manger extérieure de mon « lodge ».  Il pleut dehors, il est 14h48 et j’irai probablement m’ébouillanter et me cuire un peu dans la source plus tard.  S’il pouvait déluger, ce serait bien agréable.  Ce fut le cas hier, mais j’étais hors de l’eau, occupé à me faire battre aux échecs.

 

            J’ai acheté un kilo de lait en poudre et un autre demi-kilo(?) de Horlicks.  Je crois que j’ai fini par me désespérer de me soucier du poids que je transporte pour finir par ne plus m’en préoccuper.  J’avancerai plus lentement, je ferai des journées moins longues.  Je suis rendu avec 8 livres avec moi.  Un autre de Fritjof Capra, la suite, en quelque sorte, de Tao of Physics, que j’ai à peine débuté à Pokhara, et On the Road de Kerouac, un classique, semble-t-il, qui a occupé la majeure partie de ma journée jusqu’à maintenant.  La mousson est proche, tous les après-midis(?) sont mouillés, encore plus qu’en altitude.  C’est humide, l’air est lourd.  J’ai trouvé un gentil petit resto local, avec des prix me convenant et n’ayant pas de menu.  Le gars m’a dit que Jésus était né en Amérique et m’a montré une Bible en népalais.  Le repas fut excellent.  Le gars s’est mis à courir après son coq dans la cuisine, les bras grands ouverts.  Un porteur s’est arrêté pour manger, habillé d’un chandail de Metallica.

 

            J’ai cru comprendre, en lisant, que le nom Mountain Dew signifie « Rosée de Montagne » ?

 

 

 

 

            Je regardais un Israélien, Amit, jouer aux échecs contre le serveur Népalais :  comme beaucoup de voyageurs, il n’était pas rasé, les cheveux longs un peu mêlés, le chandail usé et troué, en pantalons de tissus mince et lousse peu coûteux, nu-pieds dans ses gougounes (flip-flops), tandis que le serveur en face de lui, comme beaucoup d’Indiens et de Népalais (surtout les jeunes), ressemblait fortement à un Tommy wannabe :  les cheveux lisses bien peignés, bien rasé de ce matin, les pantalons propres qu’on dirait neufs et repassés (avec des poches style « cargo » sur le côté), un chandail style polo à trois boutons d’une couleur éclatante, une belle montre toute reluisante au poignet, portant un nom réputé (une copie, bien sûr), bref habillé comme s’il allait souper dans un restaurant chic de Paris.  Sauf qu’on est à Tatopani, encore à deux jours de marche (par un raccourci) de la route la plus proche, et qu’il était dix heures du matin.  Ils misent beaucoup sur le côté matérialiste, l’apparence, l’argent par ici.  Tandis que nous, voyageurs, tentons majoritairement de fuir la domination de ces valeur que nous considérons comme une impasse.

 

            (Mais comment dire :  « Vous n’avez pas besoin d’argent, ça n’apporte pas le bonheur, vous êtes déjà heureux, regardez vos montagnes, l’endroit où vous vivez, votre mode de vie, c’est magnifique ! » ? ....)

 

            Je crois qu’ils souffrent du sevrage d’une drogue excessivement addictive :  l’argent facile.  L’Israélo-égypto-brésilio-française Rita, rencontrée de nouveau à la source, était bien d’accord avec moi.  Ils ne semblent pas heureux.

 

 

 

 

J’ai rencontré une Québécoise, Roxanne, à la source chaude tout à l’heure.  Elle a deviné que j’étais Québécois en me voyant arriver ce qui lui a été confirmé par mes paroles (mon accent) et ma fleur de lys sur l’épaule.  Nous étions tous deux bien d’accord :  Ceux qui ne sont jamais venus en Inde ne savent pas ce qu’ils manquent….  Il y avait aussi Garciella, une Argentaine(?) vivant à Montréal.  Elle fait son doctorat à l’Université de Montréal en études [nom qui serait trop long à écrire ici, un peu comme celui qui faisait le sien (son PhD) sur la variation du prix du beurre au Moyen-Âge].  J’ai bien souri en l’entendant dire « Tabernacle ! ».

 

 

 

 

–  « What is this ? »  [pointant la sauce brûnatre dans mon dal bhat]

–  « We call it “Bhang pickle”.  Marijuana seed sauce.  Good, isn’t it ? »

–  « Oh….   yes. »

 

 

 

 

            La rivière, le torrent, ronfle, rugit en bas de ma fenêtre, aussi fort que l’autoroute Décarie.  Le débit est maintenant trop fort, je pourrais très difficilement la traverser à gué (un peu comme l’autoroute Décarie).

 

            J’ai une vilaine plaie sur le dessus de mon pied gauche, à la base de mon orteil du milieu, née de ma botte.  J’y sens un combat virulent s’y dérouler et peux y voir les traces de cette activité.  Je désinfecte le champ de bataille matin et soir, avec mon brandy à l’orange (mais pourquoi est-ce que j’ai acheté ce brandy ??).

 

 

 

 

Jour 20

03.05.26

 

            Il ne s’est rien passé du tout durant la dernière heure, au moins.

 

 

 

 

Ah bien.  J’ai vécu deux fois le 17 mai, il semblerait.  Ce qui veut donc dire qu’on est le 27 aujourd’hui, et non pas le 26.  Ça a tellement d’importance ici, de toute façon.

 

 

 

 

            14h52 :  Tourné de côté, mis la carte d’affaire de la Tukche Distillery – c’est mon signet – à la page 194-195 de mon livre, mis le pied à terre, pris mon chandail sur l’autre lit et mis mes bas et mes bottes, je m’en vais manger un beignet frit.  Oui, je crois que c’est une bonne idée…

 

 

 

 

            Deux de gagnées, trois perdues, 2 pat contre Amit aux échecs, ça s’en vient mieux.

 

            Une lampée de brandy (ouch !) sur mes orteils…  Ça aussi ça s’en vient mieux.

 

            Je n’ai pas bougé d’ici aujourd’hui (sauf pour un dal bhat à 60 NRS dans un autre resto local (au lieu des 100 ou 150 NRS du resto du lodge)).  Je ne sais pas si je bougerai demain.  P’tête bien qu’oui, p’tête bien qu’non.

 

 

 

 

Jour 21

03.05.28

 

Bonne fête Patrick !  (C’est mon frère et c’est sa fête aujourd’hui.  Ne peux pas l’appeler, le téléphone n’existe pas ici.  Mais je pense à lui.)

 

 

 

 

Est-ce la rivière qui coule dans une vallée, ou la vallée qui est créée par une rivière qui coule, ou les deux à la fois ?

 

 

 

 

Je devrais me mettre à parler tout haut, me parler à moi-même, comme ça si un jour je suis un personnage d’un livre ça va être beaucoup plus facile de suivre l’histoire et de me comprendre (parce que c’est plate si un personnage ne dit jamais rien et qu’on ne comprend pas du tout ce qu’il fait et pourquoi).

 

 

 

 

J’ai terminé On the Road, lu The Old Man and the Sea, joué une douzaine de parties avec Amit (score final à mon net désavantage, malgré quelques bons coups de ma part, mais beaucoup trop d’erreurs aussi), me suis baigné deux fois aux sources pas assez brûlantes (je voulais pouvoir fondre et m’étaler par terre), et mangé un très bon dal bhat avec champignons cueillis dans la jungle.  Ce fut tout, avec trois morsures d’insectes sur un pied (le même que j’asperge de brandy régulièrement), deux sur le dessus et un en-dessous, qui enflent et démangent pas mal.  Et je n’ai jamais pu voir ce qui m’a fait cela.  Je pars demain (d’ici).  J’irai faire le trek (tiens, mais je suis encore en trek, je n’ai pas fini le tour des Annapurnas !) du Sanctuaire, aka l’ABC, l’Annapurna Base Camp.  Si je ne suis pas trop paresseux, si j’ai assez d’énergie.

 

 

 

 

            Il est dit, à la fin du livre, que Hemingway est « mort par suicide » (« He died, by suicide, in Ketchun, Idaho, in 1961. »)  Il ne s’est pas suicidé, non, c’est un trop grand auteur, il est « mort par suicide »….

            Ça aide un peu à comprendre son livre.  Les personnages de Kerouac se complaisent aussi pas mal dans la merdicité [de l’adjectif « merdique »] de la vie, avec la sorte de désespoir grisâtre que cela implique, ou simplement d’absence de futur heureux réellement tangible.  Malgré l’intérêt de ces livres, je ne suis pas d’accord avec eux sur la teinte qu’ils [les auteurs] donnent à leur représentation de la réalité, qu’ils décrivent par le biais de ces dits livres.  Bien oui, c’est dur la vie, je le sais, on le sait tous.  Mais j’ai une toute petite impression en dedans de moi qui me dit que s’ils ont une vision, disons, pessimiste, pour simplifier les choses, de la vie, c’est qu’ils ont manqué quelque chose, c’est qu’il y a de quoi qu’ils n’ont pas vu.

 

            Comme a dit Ajay, oui, le malheur, la détresse, le désespoir et la rage contre l’absurdité des misères de la vie a servi d’inspiration pour de splendides et extraordinaires œuvres, mais je crois tout de même qu’il est possible de trouver une inspiration aussi puissante (et même plus, puisque constructive) dans le bonheur.

            Le malheur n’est pas nécessaire.  Trop souvent on s’y attache et on s’y complaint, on s’y réjouit, en quelque sorte, on est heureux d’être malheureux., on se crée une identité avec ce malheur.  Notre « personnage » en est un malheureux, triste en son essence, et sans cet aspect, notre personnage ne peut être.  Tendances auto-destructices en quelque sorte.

            Ce schéma, ce « pattern » m’apparaît clairement et je le vois bien parce que je l’ai déjà reconnu chez moi.

 

 

 

 

Jour 23

03.05.30

 

Sikka -> Deurali,  2000m -> 3180m

Hier, Tatopani -> Sikha,   1190m -> 2000m

 

 

 

 

            Journées chaudes, où la sueur me couvrait et me faisait briller au Soleil, lors de ces montées sans fin.  Hier j’ai pu tordre mon chandail, aisément, et aujourd’hui je l’ai mis sur la corde à linge aussi mouillé que si je venais de la laver.  Il n’y a pas trop de Soleil, c’est un peu plus frais ici, je crois qu’il sera encore humide demain matin.

 

            J’ai pris un « raccourci » qui n’était pas sur ma carte, de Chitre à Deurali, un petit sentier minuscule, parfois à peine plus large que mon pied, qui disparaissait souvent en débouchant sur des clairières, suivant le fond d’une vallée en remontant continuellement vers la convergence des deux flancs, au travers de la jungle avec ses arbre tortueux recouverts de mousse dégoulinante de partout, montant, montant en encore montant, sans fin, vers le sommet de la forêt qu’on croit continuellement atteindre mais qui se repousse plus loin, encore et toujours, puis c’est presque une falaise à grimper, en suivant les dépouilles des ruisseaux à sens inverse, seul au milieu de nulle part, sans croiser personne en trois heures (c’est pas vrai, j’ai vu trois Népalais dans les premiers temps, ainsi que des cheveux (des « chevals », maudits analphabètes !) et des buffles d’eau, seuls), sans aucun bâtiment non plus, à part un squelette de cabane qui appartient maintenant à la forêt, sur mon petit sentier qui existe à peine, dans cette immensité verte et humide, avec mon estomac qui réclamait un immense dal bhat à volonté ou quelque chose d’aussi gros.  Je visais Ghorepani, 2750m, le raccourci m’emmenait jusqu’à Deurali, plus loin, que je croyait être moins haut.  Non, Deurali est à 3180m….

 

            Demain, ou après-demain, la piste me rabaissera à 2000m pour ensuite me faire monter à plus de 4000m, l’ABC, dans la prochaine semaine.  Si je me rends jusque là (ce qui n’est pas encore certain, je peux aussi bien me tanner et revenir à Pokhara ou bien me casser la gueule à quelque part et faire un tour d’hélicoptère en prime), j’aurai grimpé, à pied, l’équivalent de la pleine hauteur de l’Everest (8848 ou 8850m).

 

 

 

 

            Du bambou (de jeunes pousses) dans mon dal bhat, c’était délicieux.  Un des meilleurs que j’aie mangé, préparé avec soin et amour par une gentille Népalaise aux yeux rayonnants.  Un endroit adorable, sur une piste peu fréquentée, reliant celle du circuit de l’Annapurna à celle de l’ABC, utilisée par les trekkeurs qui font l’ABC directement à la suite du circuit, donc très peu achalandée en ces années de précarité touristique.  Le sentier est peu large.  Ils n’ont pas l’électricité ici.  Moi ça me va.

 

            Un nuage nous a infiltrés, tout est blanc autour, et maintenant il pleut.  Mais il fera beau demain.

 

 

 

 

Jour 24

03.05.31

 

Deurali -> Chhomrong (en haut)

3180m -> 2000m -> 2300m

 

            Mon chandail était encore humide ce matin, et il le sera encore demain.  Il n’a évidemment pas séché en étant sur moi aujourd’hui.

 

            Demain je plonge à 1900m avant de rebondir pour une ascension continue jusqu’à l’arrivée, dans quelques jours.

 

            Mes deux bouteilles de plastique vides, fermées hermétiquement, me servent de baromètres pour évaluer si le changement d’altitude indiqué par ma carte est véridique.  Ma boussole également, avec sa petite bulle d’air se matérialisant au-dessus de 2000m et grossissant de plus en plus en s’élevant.

 

 

 

 

Jour 25

03.06.01

 

Chhomrong -> Deurali (pas le même que hier matin)

2300m -> 1900m -> 3231m

 

Ça fait trois jours que mon chandail orange n’a pas été sec un seul instant et ça risque de continuer encore un peu…

 

            Je marchais dans la jungle, prenant ma douche quotidienne de sueur, et il s’est mis à pleuvoir.  J’ai mis ma housse sur mon sac et continué, moi j’étais déjà tout trempe, ça ne changeait pas grand-chose.  Et j’étais dans la jungle, à monter sous la pluie, j’étais dans le nuage (et me disais devait donc pleuvoir plus sur mes pieds que sur ma tête), il pleuvait très beaucoup, le tonnerre m’a dit que ce n’était pas près d’arrêter, j’étais tout mouillé mais je ne remarquais pas de différence, comme si la pluie ne m’atteignait pas.  Je pataugeais dans le ruisseau qu’était devenu le sentier, les roches étaient glissantes, les traversées de rivière gonflées devenaient plus difficiles.  Les racines d’arbres tordillées lustrées par l’eau ressemblaient à des serpents.  Et je marchais seul dans la jungle, sous la pluie qui ne cessait pas, dans un espace-temps tout autre que ceux que j’ai connus...

            Mais elle a cessé [la pluie], et ça n’a pas changé grand-chose pour moi.  Et je continuais à monter, le Soleil restait caché.  J’ai décidé d’aller trop loin pour aujourd’hui, entre autre parce qu’on n’a pas voulu négocier (alors que je voulais) le prix d’une chambre à la seule guest house d’un village, et il s’est mis à pleuvoir à nouveau, mais une pluie froide, et le vent cinglant s’est levé sur moi, en short et en t-shirt tout trempes.  Je me rendais à 3200m et je le savais, et j’espérais bien me rendre avant que je ne puisse plus bouger mes bras ou mes mains.  C’était pas mal frette.

 

            Je resterai probablement ici demain, pour faire sécher presque tout mon linge, ma housse de sac n’est plus imperméable, on dirait.

 

            J’ai fait aujourd’hui ce que je prévoyais faire en deux jours.  Je ne suis qu’à une journée de marche de l’ABC, et à trois ou quatre ou cinq jours de Pokhara.

 

 

 

 

Jour 26   -   Deurali (en haut) II

03.06.02

 

            J’ai dormi dans mon sac de couchage humide, retourné à l’envers (comme un bas), pour avoir la membrane imperméable contre moi.  J’ai, un peu à ma surprise, très bien dormi, une de mes meilleures nuits depuis quelques temps.  Quand j’ai vu de la lumière dehors, j’ai sauté en-dehors de mon sac de couchage et suis sorti, nu-pieds, pour voir le matin.  Pas un nuage, les montagnes vives, précises, accentuées, dramatiquement superbes tout autour.  Nous sommes dans une gorge au fond de laquelle coule la Modi khola, alimentée par quantité de minces cascades descendant du ciel en sciant les rochers.  Au sud, les montagnes sont plus basses, plus rondes, et on voyait entre elles les couches de ciel aux couleurs différentes empilées les unes par-dessus les autres alors que le Soleil se levait, encore caché.  Et au nord, de massifs pics rocheux nous surplombant avec immensité nous barraient la vue.  Derrière ceux-ci, à quatre heures de marche, se trouve le camp de base, au cœur des Annapurnas.

 

            Je suis retourné me coucher après quelques minutes.  Et j’ai fait un rêve qui m’a marqué par sa clarté et sa précision, dont je me souviens nettement.  J’allais rencontrer quelqu’un que je connaissais, sans le connaître, quelqu'un qui savait.  Je fus très bien accueilli et l’on commença à m’expliquer des choses.  Plusieurs phénomènes très étranges et difficilement explicables (le  cerveau à côté, dans un buste, qui me parlait, téléportation et changements en un clin d’œil) se sont produits, et c’était normal car c’était comme cela.  Ensuite l’entité s’est transformée en jeune femme teintée de bleu-mauve, d’une couleur éblouissante et extraordinairement agréable à regarder.    J’étais tenté par le désir de la proximité, mais savais que c’était une trappe, un obstacle à surmonter, que d’autres réalités et possibilités bien plus intéressantes et précieuses attendaient passé ce stade.  Et puis elle m’a dit qu’elle était en train de me perdre, je me sentais dériver au loin, j’entendais la suite de ses mots mais sans les comprendre, en sachant en même temps que je manquais quelque chose.  Et j’ai su que je rêvais, ai fait un effort pour ne pas me réveiller, mais mon rêve a évolué, ce n’était plus le même, n’avait plus cette saveur qui m’indiquait une importance et a abouti à un pattern relativement fréquent, une lutte contre des ennemis que je n’arrivais pas à vaincre et qui me poursuivaient sans que je ne puisse avoir de répit ou de tranquillité d’esprit complète.  Je ne sais pas exactement ce que signifie ce type de rêve [la deuxième sorte], malgré que j’aie en même temps le sentiment de le savoir, un peu comme si j’étais trop près d’une fresque pour avoir une vue d’ensemble et savoir ce qu’elle représente.

 

            Mais j’ai l’impression d’avancer, j’ai l’impression d’aller quelque part (métaphysiquement parlant).

 

 

 

 

Jour 27

03.06.03

 

            « Did you know that the vast majority of the thoughts you think and the emotions you feel aren’t your own ? »

(Rama-Dr Frederick Lenz, Surfing the Himalayas – Conversation and Travels with Master Fwap, Coronet Books, Hodder and Stoughton, London, 1996, p.74.)

 

            « In the West, Buddhist monks are thought of as oddities.  Most Westerners believe we [Buddhist monks] are the remnants of an impoverished Third World society, upholding beliefs that have been outmoded by contemporary science.  That’s, I am afraid, the stereotypical view of the Far Eastern monk :  he has a shaved head, wears an ochre robe, and is no longer relevant to the contemporary world.  That is the view as seen through round Western eyes. »

(Idem, p.110-111.)

 

 

 

 

ABC, 4130m

Deurali -> ABC,  3231m ->4130m

 

            « Il [Carême] va pour lui dire que les études c’est quand même important, et il s’aperçoit qu’il ne le pense plus.  C’est vrai, de savoir des choses, ça aide quand on souffre, mais celui qui ne sait rien il a moins l’idée de souffrir. »

(Didier van Cauvelaert, Vingt ans et des poussières, Éditions du Seuil, ?, 1982, p.?.)

 

 

 

 

            Provenant des livres que je lisais dans les deux derniers jours, quelques mots bien placés exprimant avec concision des idées / notions intéressantes.

 

 

 

 

Jour 28

03.06.04

 

[ABC.]

 

            Je n’ai pas vraiment dormi de la nuit, je ne sais trop pourquoi.  Je suis resté conscient durant de longues périodes, pas vraiment inconfortables.  La nuit m’a quand même reposé.  À 3h00 du matin, je suis sorti dehors, en boxers, pour regarder le ciel.  Les étoiles étaient puissantes, belles, nettes, proches de moi, et le ciel était parfois totalement illuminé de flash de lumière venant d’un ailleurs que je ne voyais pas.

 

            À 4h30, le cadran m’a réveillé en sursaut, pour le lever du Soleil.  Bien habillé, cette fois, je suis sorti dehors et me suis éloigné des bâtiments.  C’était beau, agréable à regarder (quoique, pour être honnête, ç’aurait pu être encore plus beau si le ciel avait été absent de nuages ombrageant le Soleil qui n’était pas encore apparu).  Je suis monté plus haut, de plusieurs centaines de mètres, au sommet de moraines adjacentes.  La pente était vertigineuse et j’ai fait ma première expérience d’escalade de glace, me sculptant des prises à coups de bottes en me répétant à quel point j’étais con de passer par là, que si je perdais prise j’allais joyeusement et incontrôlablement  tomber / glisser jusqu’aux rochers en bas sans aucun espoir de me rattraper.  Mais je suis arrivé en haut, sur de belles pentes recouvertes de neige avec des îlots et des barrages rocheux.  Je me suis assis sur une grosse roche, avec un de mes chandails comme coussin.  Sans bouger, les yeux fermés, je regardais les montagnes et l’immensité vide devant moi.  J’en avais parfois presque les larmes aux yeux.  Seul au monde, sur ma grosse roche dans les airs, je pensais à Ariane, que je reverrai dans un mois, en France, je pensais à ma vie, je pensais à l’univers, je ne pensais à rien, parfois.

 

            Je suis resté longtemps comme cela, là-haut au pied d’un sommet.  Je me suis surpris d’être là, en ouvrant les yeux, et encore plus frappé par l’espace qui se trouvait devant moi.  Des kilomètres et des kilomètres cubes de vide dans lesquels j’aurais pu m’envoler.  Un mur de 8000 mètres, l’Annapurna I, était devant moi.

 

            Je suis redescendu par un autre versant de ma butte, surfant comme un dément dans mes bottes sur les plaques de neige ramollies en surface.  Des pentes parfois à 60°, que je traversais d’un élan, zig-zagant entre les rochers en inventant plein de mudras [positions de bras et de mains ayant une importance dans les pujas tibétains] pour me garder en équilibre.  C’était terrible !  (Comme dirait un Français de France.)  Je n’ai pas eu de neige ni de vrai hiver cette année alors je me suis bien rattrapé ici !

 

            Maintenant, devant mon bol de muesli avec mon lait en poudre, j’attaque mon déjeuner et il n’est que 8h00 du matin….

 

 

 

 

            Couché sur le lit, je regardais par la porte ouverte, au loin, le flanc de la gorge dans laquelle coule encore la Modi khola, sous le temps gris et pluvieux.  Un nuage blanc et dense est apparu, en bas à droite, et s’est mis à grimper en effaçant tout, renflement après renflement, éboulis après éboulis.  Je le voyais grouiller, tâter les arbres de ses lambeaux aérés, puis tout conquérir, tout englober.  Il est même venu sur le pas de ma porte, entrant presque dans la même pièce que moi.  Je suis maintenant nulle part, dans le néant, l’univers s’arrête à dix mètres de moi, après le mur de pierre et les deux ou trois arbres.  Plus rien n’existe au-delà, tout est blanc uniforme éclatant.  Si je marche trop loin, je vais tomber au bout du monde.  (Il y a peut-être une tortue géante qui soutient la guest house, ça expliquerait tout.)

 

            À Deurali je me suis arrêté pour dîner, sur mon chemin du retour, et la pluie prévisible m’a alité ici.  Pas grand-chose à faire…

            J’ai débuté The Turning Point, de Fritjof Capra.  Il met des mots précis et bien structurés sur beaucoup d’idées et d’impressions que j’avais sans les avoir totalement définies ou explicitées.  Ça décrit très bien ce pourquoi j’en veux à l’Ouest, les incohérences flagrantes et les débalancements qu’on y voit.  Mais dans un contexte plus global, une perspective plus grande, plus holistique que, par exemple, celle des autres écolos, seuls de leur bord qui décrient le massacre de la terre, des féministes qui, à leur tour, dénoncent les injustices entre les sexes, de tous ceux qui constatent et déplorent, chacun de leur côté, que telle ou telle chose ne va pas.  Une bien meilleure vue d’ensemble, une intégration de divers éléments expliquant la situation actuelle en accord avec ce que je sais et ce que je perçois.  Des raisons précises pour lesquelles le mode de vie occidental est malsain et déséquilibré.

 

            « Holistique » est un mot à retenir.  Les concepts auxquels il réfère sont, pour moi, bien plus valables que ceux du réductionnisme (consistant à l’étude des caractéristiques des parties pour essayer de comprendre et d’expliquer le tout qu’elles forment (réf. cartésianisme, newtonisme)).

 

            J’aurai sûrement quelques citations à rapporter.

 

 

 

 

Jour 29

03.06.05

 

Deurali -> Jhinu

3231m -> 1700m

 

            Je me suis levé à 4h00 ce matin, ai mangé dans le froid et l’humidité, ai fait mon sac en enfilant mon habit de trekking 3 pièces (chandail, culottes et pantalons) humide, comme toujours, et je suis parti avant que le Soleil n’apparaisse au-dessus des montagnes.  Il n’est apparu que vers midi, les nuages ayant prolongé les montagnes.  Il a pluvioté tout le temps.  J’étais tanné, je voulais m’en aller d’ici.  J’en avais marre.  Donc marcher, marche,  faire du chemin pour me changer d’air.  Je voulais être au sec.  Mais l’affaire c’est qu’on est dans la période de la mousson, qu’il pleut à tous les jours, et que l’humidité est parfois pire que la pluie.  Guillaume, qui avait passé la mousson de l’an dernier à Katmandou m’avait dit :  « Rien ne sèche, tout finit par être humide, rien à faire, c’est horrible ! ».  D’ailleurs, un brin de conversation vient tout juste d’entrer par ma porte, dans lequel une fille vient de dire :  « If the Sun would be there it would be significaly better… ».

            Bon, c’est pas la fin du monde, mais j’ai déjà vu mieux.  Et puis il y a les sangsues aussi….  C’est la première fois que j’en voyais de ma vie.  Les tabar…..!  Le temps de revenir des sources chaudes où nous étions allés nous baigner et nous en avions plein partout.  Et c’est infesté de sangsues dans ce coin-ci.  Excessivement difficile de s’en débarrasser une fois qu’elles ont grimpé sur le ligne ou sur la peau.  Des petits vers très élastiques avec de puissantes ventouses qu’on ne peut pas écraser et qui laissent une plaie bien badigeonnée d’anticoagulant sanguin si on réussit à les arracher (ce qui n’est pas aisé non plus).  J’en ai retrouvé dans mon cou, dans mon dos,  une dans la paume de ma main que j’ai laissée me vampiriser un bon bout de temps (je sentais sa morsure et la sentais pomper mon sang bien clairement, solidement agrippée à moi et tapie contre ma main) avant de réussir à trouver une salière (un des trucs pour les enlever, sinon c’est la brûlure d’une cigarette, le chasse-moustique ou l’abstinence de réaction), et une autre sur mon mollet que j’ai découverte ici alors qu’elle était rendue énorme.  Je l’ai décollée avec du sel et envoyée valser au loin d’un bonne pichenotte rageuse, et elle m’a laissé ce qui est devenu, après une heure, une bonne coulure et éclaboussure de sang à demi coagulé d’une quinzaine de centimètres de long (voir empreinte à la p.102 de mon cahier #5) qui n’est pas encore sèche.  Ça aurait donné le même effet si je m’étais planté un clou à cet endroit.

 

            J’en ai pour cinq ou six heures demain, pour me rendre à Pokhara, je ne sais pas encore comment je vais faire.  Je vais peut-être m’acheter un paquet de cigarettes pour le trajet.

 

 

 

 

            Tiens, je n’avais pas remarqué :  le bas de mon pantalon, côté droit, est couvert de sang de mon combat avec les sangsues….

 

 

 

 

Jour 30

03.06.06

 

Jhinu, 6h00 (du matin) :

 

            J’ai passé les trois premières heures de ma nuit à me réveiller convulsivement, persuadé que chaque chatouillement, chaque démangeaison ou chaque petite sensation dont je devenais conscient était une sangsue.  Je les voyais bouger (dans ma tête) et s’étirer, à leur façon à la fois épeurante et fascinante.  Puis, j’ai pris l’oreiller du lit d’à côté pour m’en faire un plus gros, ai réussi, je ne sais trop comment, à me calmer, me rassurer, à retrouver une certaine confiance, et j’ai bien dormi le reste de la nuit.  À 5h00 je me suis réveillé, sentant la lumière autour et les bruits étranges des oiseaux et des insectes de la jungle.  Leur musique mi-cacophonique mi-rocambolesque était presque hallucinante.  On aurait dit une cassette « Sons de la jungle » ou « Sons extraterrestres », faite en prenant des sons électroniques tous plus bizarres les uns que les autres, passés à répétition à une fréquence que seul quelqu'un ayant fumé un gros pétard peut comprendre.  Des sons à la Pink Floyd, tiens.

 

            Bon, ma dernière journée en trek, théoriquement, il me reste à franchir un barrage de sangsues, à ce qu’on m’a dit.

 

J’ai eu une conversation très intéressante avec James (U.K.), Eden (Ontario) et Julie (Arizona), hier soir.  Ça a débuté avec le livre de Capra que je lisais (The Turning Point), pour enchaîner sur son premier livre (The Tao of Physics), les liens entre la physique et le mysticisme de l’Est, la Science comme religion, la représentation de la réalité qu’elle nous propose, les failles et lacunes de cette vision, la vie, l’espace et le temps (qui, soit dit en passant, n’existent pas, ce n’est qu’une illusion), le bonheur, la méditation, etc….  En fait, j’ai indirectement expliqué pourquoi je n’étais pas certain de terminer ou continuer mes études et, un peu à ma surprise, je me suis rendu compte avoir, à mes yeux, de très bonnes raisons pour ce faire.  Ce fut grisant de discuter, émerveillant et étant émerveillé par divers aspects de la réalité dans laquelle nous sommes, qui est franchement bien plus belle, bien plus intéressante et extraordinaire que ce que l’on nous a appris à prime abord…

 

 

 

 

Pokhara, 16h55.

 

            Cela me fait tout étrange….  Le ciel est lourd, pesant, l’air est dense, mon cœur se sent un peu gros, comme les nuages gris.

 

            Ma déprime du retour….

 

            Cela faisait un mois que j’étais parti, un mois en trek, à vivre dans les montagnes, marchant, me déplaçant presque à chaque jour.  C’était un autre mode de vie.  Je ne me rappelle même pas comment je dois faire, maintenant.  Je fais quoi, je vais où ?  Et il y a des voitures et du bruit.  Quand étais-ce la dernière fois où vous n’avez pas vu de voitures pendant un mois ?  [Est-ce déjà arrivé ?]  Ça implique bien des choses, cela….  (Je n’avais jamais non plus passé un mois sans toucher à un clavier depuis que je me suis mis aux PC, en 1995.)

 

Des montagnes, de la jungle, de la forêt, de la roche, des gens croisés, mais surtout plus d’une centaine d’heures à marcher seul, en silence, un pas après l’autre.  Atteignant des endroits qui me paraissaient inaccessibles, impossibles, interdits.  Me défoncer, aussi, et m’étonner, parfois.

 

            …….

 

            Fatigué, épuisé, vidé….

 

            Mais tellement renforci, aussi.  Je me regardais dans le miroir tout à l’heure, et j’avais vieilli.  Ce n’est plus un garçon que je voyais, c’était maintenant un homme.

 

 

            Puissent tous les êtres être heureux.

            Puissent tous connaître le bonheur véritable.

 

 

 

 

Pokhara IV

03.06.07

 

            Nous pouvions constater, rendus à Nayapul, à la fin du trek, que nous étions de retour dans la civilisation :  les magasins étaient remplis d’inutilités.

 

 

 

 

            « So go ahead.  Take on the world, with the clean freshness of Close Up on your side ! »  (Écrit sur la boîte en carton suremballant mon nouveau tube de pâte à dents « Tingly Red ».)

 

 

 

 

            J’ai passé une belle soirée, hier, avec Julie, James, Eden, Amy et Raj.  Ils sont bénévoles ici, pour quelques mois, dans un orphelinat, une école et un hôpital.  Nous étions au camp de base (l’ABC) ensemble et nous sommes rencontrés à nouveau sur le chemin du retour.  Ils m’ont gentiment raccompagnés de la fin des sentiers jusqu’à Pokhara avec leur camionette affrétée pour l’occasion.  Parmi la centaine de guest houses de Pokhara, la leur était la voisine de celle dans laquelle j’avais laissé mes trucs (que Shannon m’avait recommandée).  Je leur ai donné un sac de couchage et quelques vêtements, pour leur orphelinat, que Shannon m’avait demandé de donner à de bonnes œuvres.  Ils sont partis tôt ce matin, avant mon réveil (je me suis levé tard, à 7h00...).  C’était des gens bien sympathiques.

 

            Je porte les stigmates de tous ces jours de marche :  quatre ou cinq diachylons sur les pieds, traces de sangsues à divers endroits, les jambes criblées de morsures de brûlots ainsi que diverses petites plaies et égratignures un peu partout sur les bras, les mains, les jambes et les pieds.

 

            Bon, j’ai du lavage à faire…

 

 

 

 

Pokhara V

03.06.07

 

 

            Le gros désavantage d’utiliser un sceau normalement utilisé pour laver du linge pour filtrer son eau est que cela laisse un arrière-goût de savon passablement douteux…..

 

            Y fait chaud….  Pas de thermomètre avec moi, mais ça ne doit pas être loin des 25-30°C certain….  Il y a trois jours, à la même heure, je lisais mon livre avec des gants, couché tout habillé dans mon sac de couchage.  Là, je marche len-te-ment dans la rue.  Pas question de faire le moindre effort ou de s’activer un tant soit peu.  Et, comble de malheur, je n’ai pas faim à cause de la chaleur….

 

            J’ai encore acheté trois livres (ah, j’avais oublié de le dire, mais j’avais acheté deux autres livres dans la dernière semaine de mon trek, un de Castaneda et l’autre d’un inconnu pour moi, Rama-Dr Frederick Lenz, qui s’est lu comme du beurre fondu, en moins d’une journée), deux d’Arthur C. Clarke (Odyssée 2 et 4) et un autre d’Asimov (Fondation and Empire (la suite)), tous en anglais.  Ça me faisait penser que 2001 :  Space Odyssey est un des derniers films que j’ai vus avant de partir (je l’ai vu en CD, sur divx).  J’ai encore les dernières grandes mesures de la trame finale en tête….  (Le seul film, à ma connaissance, dans lequel les vaisseaux spatiaux se déplacent en silence dans l’espace (il ne peut pas y avoir de son dans l’espace, il n’y a pas de médium (d’air) pour le transporter)).

 

 

 

 

            Pourquoi quand je mange un biscuit, je le place toujours « à l’endroit », c'est-à-dire le tenant dans ma main orienté de la même façon qu’il était sur la plaque qui l’a cuit ?

 

 

 

 

            En mangeant d’excellentes pâtes crémeuses, avec du pain à l’ail et une salade (le tout pour 1,90$ CAN, un petit luxe), j’ai regardé Trainspotting, film presque culte.  Excellent livre aussi, d’Irvine Welsh, que j’avais lu il y a plusieurs années, pour un oral au CÉGEP, dans mon cours de Français IV, littérature étrangère.  Il me faisait étrange de revoir le film d’une autre perspective, étant plus vieux que les personnages principaux (ou l’impression que j’en avais).  Ça n’avait plus le même attrait.  Un peu comme si j’étais déjà passé par là.  Et la trame sonore, un disque généralement très aimé, me rappelait de longues heures de conduite, à 140 ou 160, parfois plus, sur la 20 ou la 40, descendant à Québec, m’en allant à l’autre bout du pays ou traversant un après l’autre les États d’en bas.  Ça, ou bien Beethoven, Philipp Glass, King Crimson, ELP, Mike Oldfield,  The Doors, ou parfois Harmonium, Louise Attaque, Mahavishnu Orchestra, Genesis (le vieux), Pink Floyd, Pangée, ou d’autres, en roulant à fond, avec le ronronnement élevé continu du moteur en arrière-plan, l’éclairage aux couleurs électroniques du tableau de bord et les lignes jaunes et blanches formant les côtés d’un triangle disparaissant à l’horizon, le reste étant noir, inexistant sur mon passage, n’ayant pas d’importance.  Et les kilomètres et les kilomètres qui s’accumulaient, hors du temps, perdu dans la nuit.  Des centaines d’heures passées au volant, ayant toujours l’impression d’aller quelque part.

 

            Montréal, Québec, Ottawa, Magog, Sherbrooke, le Lac St-Jean, Chibougamau, la Gaspésie, Manic 5, les Îles de la Madeleine, la Baie James, Caniapiscau, Toronto, Portland, Boston, Providence, Poughkeepsie, New York, Detroit, Washington, Chicago, la Virginie,  le Montana, la Floride, la Californie, et encore….

 

 

 

 

            « Le bonheur, c’est comme le sucre à la crème :  Si tu en veux, tu as juste à t’en faire. »

            Lisette Nadeau

 

 

 

 

Pokhara – Hôpital I

03.06.09

 

            Bon, je suis à l’hôpital.  Troubles gastro-intestinaux, rien d’extraordinaire, je ne m’éterniserai pas là-dessus.  Mais je suis tombé sur un très bon hôpital, et ça je peux en parler pas mal :  Très grande chambre pour moi seul, salle de bains privée (avec papier de toilettes fourni !), service de buanderie, service à la chambre, très bonne bouffe disponible sur appel, bouteilles d’eau minérale, télé avec câble et télécommande, grandes fenêtres, balcon, lit bien confortable (pas trop mou, pour une fois), le gros luxe, quoi !  Je ne me serais jamais payé cela si je n’avais pas été malade !  J’ai même un peu accès à un ordinateur et au Net, et j’ai un paquet de livres, donc je ne devrais pas trop souffrir plus…  (Ah, aussi, j’avais acheté deux autres livres d’Asimov, de la série Fondation.)  Et je peux boire du jus (de mangue) à ma soif (ils s’obstinent encore à me l’apporter en petits cartons de 200 ml, mais enfin….)

 

            Je regardais la télé, hier, je voyais qu’il annonçait 24°C à Montréal, 43°C à Delhi (et ça devait être entre les deux ici), j’écoutais BBC, CNN, Popaye et les Pokémons  en népali ou hindi, je zappais un concert live de Limp Bizkit, le groupe fétiche d’un de mes professeurs d’économie (non, ce n’était pas Didier, c’était à l’université), je m’extasiais devant le Super Styler infopubisé qui, croyez-le ou non, permet d’avoir la chevelure la plus ravissante qui soit en nous évitant tous les efforts et souffrances des brosses rondes usuelles, il n’y a qu’à voir les photos avant /après pour en être convaincu, et puis il est en vente non pas à 1990 IRS (roupies indiennes), mais au prix formidable de 1490 IRS avec, en prime extraordinaire, un truc quelconque valant 990 IRS, il m’en faut un c’est certain ! (le tout en hindi, bien sûr), j’écoutais des femmes africaines chanter pour la paix au Libéria, me sentant sincèrement touché par la vibration de ces voix humaines qui faisaient résonner en moi quelque chose de profond, des souvenirs vieux de plusieurs millénaires, le chant de la savane, de la sécheresse, du vent balayant le sable, la terre et les herbes hautes, du Soleil qui se couche, de l’amour matriarcal immense, de la peine et de la solidarité levées contre les fusils.  Un chant qui m’appelait en Afrique Noire, qui me dit que j’ai à y faire là-bas, et je sais que j’irai.

 

 

            On vient de m’apporter des bananes, délicatement déposées dans un petit panier en plastique, sans même que je ne le demande.  (Y’a un truc, par contre, c’est qu’ils ne cognent jamais avant d’entrer….)

 

            C’est tellement humide que les quelques biscuits à la crème de chocolat restant au fond du paquet ouvert hier soir sont maintenant tous mous.

 

            Cette nuit, j’ai rêvé que mon père m’appelait (hier j’ai laissé le numéro de téléphone sur mon site Web).  À quatre heures je me suis réveillé, ai écouté les centaines d’oiseaux qui chantaient le lever du Soleil, ai regardé un peu la télé (tant qu’à regarder la télé, moi qui ne fait jamais cela, aussi bien la regarder à 4h00 du matin…) et puis je me suis rendormi.  Le téléphone m’a réveillé et c’était mon père…

 

 

 

 

Trois p’tits chats, trois p’tits chats,  trois p’tits chats chats chats,

Chapeau d’paille, chapeau d’paille, chapeau d’paille paille paille,

Paillasson, paillasson, paillasson son son,

Somnambule, somnambule, somnambule bule bule,

Bulletin, bulletin, bulletin tin tin,

Tintamarre, tintamarre, tintamarre marre marre,

Marabout, marabout, marabout bout bout,

Bout d’cigare, bout d’cigare, bout d’cigare gare gare,

Garde-fou, garde-fou, garde-fou fou fou,

Fou de rage, fou de rage, fou de rage rage rage,

Rage de dents, rage de dents, rage de dents dents dents,

Dentifrice, dentifrice, dentifrice frice frice,

Frise à plat, frise à plat, frise à plat plat plat,

Platonique, platonique, platonique nique nique

Nique terre, nique terre, nique terre terre terre,

Terre d’acier, terre d’acier, terre d’acier cier cier,

Scier du bois, scier du bois, scier du bois bois bois,

Boisson chaude, boisson chaude,  boisson chaude chaude chaude,

Chaudière, chaudière, chaudière ère ère,

Hier soir, hier soir, hier soir soir soir,

Soir d’hiver, soir d’hiver, soir d’hiver ver ver,

Ver à soie, ver à soie, ver à soie soie soie.

Soie dentaire, soie dentaire, soie dentaire taire taire,

Terre de feu, terre de feu, terre de feu feu feu,

Fugitif, fugitif, fugitif tif tif,

Typhoïde, typhoïde, typhoïde ïde ïde,

Identique, identique, identique tique tique,

Tic nerveux, tic nerveux, tic nerveux veux veux

Veuve de geurre, veuve de guerre, veuve de guerre guerre guerre,

Guerre de Troie, guerre de Troie, guerre de Troie Troie Troie,

Trois p’tits chats, trois p’tits chats,  trois p’tits chats chats chats,

Chap…….

 

 

 

 

Pokhara – Hôpital II

03.06.10

 

            Je viens de succomber à une crise de fou rire en m’ennuyant devant la télé :  ils annonçaient, dans une infopub en hindi, le célèbre et réputé Motor Up !

 

            Des gouttes séchées de Pristine partie B (produits chimiques – acide phosphorique pour la partie B – de stérilisation de l’eau pour la rendre potable (ce qui est faux selon mon manuel de sciences physique de secondaire deux car la définition exacte et absolue de potabilité de l’eau (question d’examen) comportait 5 éléments dont l’un était la présence de fluor dans l’eau, ce qui signifie donc, selon l’Autorité Scolaire infaillible qui sait tout et qu’on doit apprendre par cœur, que les plus pures eaux de source ne sont absolument pas potables et que seules les eaux acheminées par gros tuyaux métalliques et préalablement hyper-traitées chimiquement, en n’oubliant pas d’ajouter du fluor parce que c’est bon pour les dents, sont potables)) rendent verte l’encre bleue de mon crayon.

 

 

 

 

            Nouveau record de mollissure de biscuits :  En quatre heures et demie mes biscuits au chocolat sont devenus tous mous !

 

            Il pleut dehors et les canards pataugent dans le terrain vague gazonné d’en face, tandis que les vaches et buffles ont décidé d’aller se promener ailleurs.

 

            Mes deux petits compagnons lézards, vivant en haut près de la pole des rideaux, couinent joyeusement de temps en temps, pour me rappeler de penser à eux.  Les lézards sont mes amis.

 

            J’ai débuté Île, d’Aldous Huxley, auteur du célèbre Le meilleur des mondes, et je fus agréablement étonné de ce livre dont je n’avais jamais entendu parler qui est apparu devant moi inopinément, dans la très maigre section francophone d’une petite librairie visitée avant mon trek.  On y raconte, dans la première centaine de pages, un paquet d’idées qui me touchent amplement en faisant fréquemment partie de mes pensées (bouddhisme, mode de vie sain, approche holistique à l’être humain, genre de trucs dont Capri parle également) et ce d’une manière positive.  C’est le dernier livre d’Huxley, reconnu un peu pour la vision sombre du Meilleur des mondes, mais le livre semble plutôt être, comme le dit la page couverture arrière, « une aile lumineuse et aéré […], un livre de vie et de salut ».

 

            Je n’ai à peine lu que le quart du livre, il ne faudrait pas que je parle trop tôt.  Mais je suis tout de même surpris et enthousiasmé.

 

 

 

 

Pokhara – Hôpital III

03.06.11

 

            Montréal a gagné contre Seattle au baseball et les Devils ont gagné la coupe Stanley (deux Québécois s’affrontaient devant les buts, si je ne me trompe pas), il faisait 41°C à Delhi et 35°C à Katmandou.  Et je viens d’avoir congé de l’hôpital.  Pour donner une idée de la qualité des soins et du service, ils me permettent de rester une journée de plus sans rien me charger !  Les hôpitaux aussi souffrent du manque de touristes.  Ils étaient bien contents de m’avoir, je crois.  Chose certaine, je peux définitivement recommander l’hôpital.  C’est un excellent endroit pour tomber malade !

 

 

 

 

            Vishnu, le médecin-assistant du Dr. Brij, est tombé sur mon Cube Rubik qui traînait sur le lit en configuration « damier ».  Il me l’a emprunté pour la nuit….    Il ne me croyait pas que le Cube possède 43 273 000 000 000 000 000 (43 milliards de milliards) différentes configurations physiques possibles (mais seulement le douzième de ceux-ci sont accessibles par les mouvements réguliers du Cube, sans démontage physique, car toutes ces configurations se répartissent en douze classes ou sous-ensembles distincts (n’ayant aucun élément en commun)).  Il m’a demandé combien de temps cela prenait pour « faire » le Cube.  Plusieurs mois pour une personne normale, que je lui ai répondu.  (En fait, je ne connais qu’une personne ayant trouvé une méthode pour réussir à « faire » le Cube – méthode pouvant être répétée, et donc ne se basant pas sur une chance singulière – sans l’aide d’un livre ni explications d’un initié, et c’est Ariane.)

 

 

 

 

            Tiens, cela fait neuf mois que je suis parti :  Temps d’un changement de brosse à dents !

 

 

 

 

Pokhara – Hôpital III

03.06.11

 

            « « Je » affirme une substance du moi isolée et permanente ;  « suis » nie le fait que toute existence implique un rapport et une évolution.  « Je suis. »  Deux petits mots ;  mais quel mensonge énorme. »

(Aldous Huxley, Île, Press Pocket, Plon, Paris, 1979, p.234.)

 

            « À quoi sont destinés les garçons et les filles en Amérique [et en Europe] ?  Réponse :  à la consommation en masse.  Et les corollaires de la consommation en masse sont les communications en masse, la publicité en masse, les narcotiques en masse, sous forme de télévision, de réflexion positive et de cigarettes. 

[…]

            À quoi sont destinés les garçons et les filles palanais [de Pala, l’île dont traite le roman] ?  Pas plus à la consommation qu’au renforcement de l’état.  […]  À se réaliser, à devenir des êtres humains accomplis. »

(Idem, p.270-271.)

 

[Mary Sarojini, petite fille de 10 ans de Pala, demandant avec incrédulité à Will Asquith Farnaby, personnage principal par lequel nous découvrons l’île de Pala : ]

            « – Vous n’avez jamais vu mourir personne, et vous n’avez jamais vu personne mettre un enfant au monde.  Comment arrivez-vous donc à connaître les choses ?

            – À l’école ou j’allais, nous n’apprenions pas à connaître les choses, nous apprenions à connaître des mots.  »

(Idem, p.322-323.)

 

 

 

 

Lumbini

03.06.14

 

            « Havre de paix et de tranquillité. »  C’est l’impression que j’ai eue en arrivant à Lumbini.  Pas beaucoup de gens, l’endroit est vaste, recouvert de verdure, peu de véhicules à moteur.

 

            La région dans laquelle Lumbini est ressemble un peu au Bihar.  Le Bihar n’est pas loin, à l’est, mais c’est l’Uttar Pradesh qui est tout proche.  La frontière indienne est à moins de 10 km.  L’influence indienne est indéniable.

 

            Il n’y a plus de montagnes, nous sommes dans les basses plaines.  Il fait affreusement chaud. 30, 35, 40°C, je ne sais pas…  Simplement marcher, sans sac, me couvre de sueur.  Tout est au ralenti.

 

            Je pars faire une petite retraite de quatre ou cinq jours, au centre Panditarama.  Il n’y aura qu’un autre méditant au centre, à ce qu’on m’a dit, ainsi que deux nonnes birmanes.

 

 

 

 

Jour 0

 

            J’ai hésité longtemps.  Je voulais mais une partie de mon esprit ne voulait pas.  Ça se battait à l’intérieur, ça tentait de me décourager, de m’empêcher d’y aller.

 

            Je sais que ce sera difficile.  Cette partie-là de moi sait que ce sera souffrant.  Je n’ai pas envie de voir mes défauts, je n’aime pas me rendre compte à quel point toute l’image, la belle perception que je construis de moi,  tout ce ego, est grotesque et ridicule.  Ça me fait mal, en quelque sorte, de voir à quel point je suis imparfait, à quel point je suis incomplet.

 

            Mais en même temps, une autre partie de moi que je n’écoute pas assez souvent sait, elle, se souvient de ce qui se trouve plus loin, de ce qui m’est invisible dans ma confusion.

 

            J’ai bu une tasse de thé, pour me redonner courage, et je m’en vais vers le centre de méditation.

 

            C’est épeurant, parfois, de savoir qu’on va se voir, complètement, mis à nu, sans aucun filtre pour se teindre, se distordre, se cacher.  Un grand miroir qui reflète les yeux jusqu’au plus profond de l’âme.

 

            Et je travaille pour que tout ce qui s’y trouve soit beau, harmonieux, éclairé.

 

 

 

 

Jour 1

 

            Difficile, difficile, difficile…  C’est étouffant, l’air est lourd et pesant, il fait entre 30 et 35°C par-dessus lesquels l’humidité se rabat en plus.  Je suis moite, ça m picote de partout, je m’endors toujours étant assis.

 

            J’ai l’impression que cela ne « marche » pas cette  fois-ci, qu’il y a quelque chose qui ne s’est pas enclenché, que je ne suis pas dans l’état d’esprit dans lequel je devrais être.  J’accuse la chaleur, car il me faut trouver un coupable, une raison.

 

            Mais peut-être est-ce seulement l’état des choses, présentement, et qu’il faudrait simplement que je le reconnaisse ?....

 

 

 

 

Jour 2

 

            Yoga = bon, très bon.  Suis tombé en amour avec moi-même.  C’est une bonne chose.

 

 

 

 

Jour 4

 

            Terminé.

 

            Il fait chaud…..  Mon corps a hâte de baigner dans une température plus usuelle pour lui.

 

            Il est dit qu’un climat favorable, de même qu’une bonne nourriture, un bon lieu, une bonne qualité de silence, un bon maître, ainsi que d’autres facteurs, sont des éléments supportant la pratique de la méditation.  Je comprends très bien pourquoi.

 

            Content d’avoir fait cette retraite, mais aussi content qu’elle soit terminée.   J’ai hâte de pouvoir me reposer de la chaleur….

 

            Demain, Katmandou.  Une dernière semaine au Népal.

 

 

 

 

            Ma vie, ce que je ferai à mon retour, ma compagnie, Ariane, l’Europe, tout cela a occupé beaucoup de place dans mes pensées ces derniers jours.  Ce que je ferai, ou pourrai faire, à mon retour, surtout.  Et, à la base, à la racine de ce questionnement se trouvent les mêmes interrogations fondamentales me démangeant depuis toujours et me harcelent tout particulièrement récemment.  Ce que je ferai en revenant sera dérivé de ce que je veux faire de ma vie, en se basant sur cette optique comme guide, comme direction générale.  Ce que je veux faire de ma vie dépend de mes priorités, de mon système de valeurs.  Et mon système de valeurs découle de la représentation réalitaire que j’ai.

 

            J’ai quelques idées ou notions plus ou moins vagues de tout cela.  Or (bon, un de placé), tout ceci est bien beau, mais c’est en théorie, ce n’est pas encore concret, appliqué.  L’océan parfois tumultueux de ma vie peut me ballotter n’importe où, je le sais bien.  Tout peut arriver d’ici le prochain instant de conscience.  Plus le temps passe, plus j’ai l’impression de ne rien « faire » du tout, de ne vraiment rien choisir ou décider, que tout se « fait » tout seul, sans moi.  (Ce qui est bien normal, d’une certaine façon, puisque ce « moi » n’existe pas, il n’a qu’apparence d’être.  (Il est à noter que la proposition « Il n’existe pas de « moi », de « je ». » fait référence à des concepts étant bien au-dessus des mots utilisés pour les pointer.  Les mots ne sont que des symboles approximant une certaine réalité, et non la réalité elle-même.  Ridiculement limités et impuissants [les symboles].  Ce ne sont que des mots.  Il n’y a pas lieu de démarrer une discussion sémantique s’acharnant sur « moi », « exister », « Dieu », ou quelconque autre mot ou symbole.  (D’ailleurs, toute discussion sur ces sujets est majoritairement futile.)  Ce qui veut donc dire que quelqu'un prétendant exister n’est pas nécessairement en opposition idéologique avec quelqu'un prétendant ne pas exister.

            Ce ne sont que des mots, sacrament, c’est plus loin qu’il faut regarder (entendre, comprendre)…. ))

 

 

 

 

            En marchant, aux alentours, dans l’étrange Lumbini vide et déserté, ponctué ça et là, au milieu des terres plates, de divers temples et monastères neufs ou en construction, sous une chaleur implacable, je regardais le ciel et les nuages.  Des couleurs magnifiques, fascinantes, d’une multitude de tons du gris au blanc et du bleu poudre pâle et doux jusqu’au bleu pétant vivant, au-dessus des plaines vertes et des quelques arbres bénis de par leur ombre.  Non, le ciel est vraiment trop intéressant à regarder, les couleurs sont vraiment trop belles, trop agréables à mes yeux, cela paraît que je sors d’une retraite.

 

            Assis en tailleur, à l’ombre du porche d’un temple nippon, une douce et merveilleuse brise coule le long de mon corps reluisant de transpiration.  Des chants (« chanting ») japonais m’enveloppent, ponctués du tonnerre de gros tambours qu’on essaie de défoncer.  C’en est hypnotique, je nage et m’élève avec la voix soutenue et grandis en force avec chaque coup sur la peau résonnant dans ma poitrine.  La « Lumbini Peace Pagoda » resplendit majestueusement, immaculée, sur le ciel chargé d’énergie.

 

            Un chant d’un peu de tristesse, de mélancolie, de fatalité, de rage devant l’injustice et l’égoïsme.  Un chant de sagesse, voulant transmettre son savoir aux hommes.  Une puissance, pour tenter de les réveiller, inlassablement, de leur ouvrir les yeux.  Des larmes roulent sur ma joue, mon cœur vibre avec ces sons.  Les femmes qui  chantaient pour la paix en Afrique parlaient le même langage.

 

            Le vent se lève, je le sens.  Le chant aussi le dit.

 

 

 

 

            Alors que je partais, après avoir refermé mon cahier, le moine japonais qui chantait (priait) au tambour m’a invité, d’un geste, à venir m’asseoir près de lui, dans le temple, sur un coussin sur lequel était déposé une sorte de tambour plat et un bâton recourbé.  Et je l’ai accompagné un bout de temps, ne pensant à rien d’autre que l’objet devant moi dans ma main, vibrant et résonnant de ces ondes sonores puissantes.  Quand ce fut terminé, il m’a invité à prendre le thé.  Avec son anglais rudimentaire, il m’a parlé.  Ceci est un centre Nipponzan Myohoji.  Ils bâtissent des pagodes de paix, poursuivant l’œuvre du Ven. Nichidatsu Fuji  Guruji, partout dans le monde.  (73 est un nombre qu’on peut donner.)  Fuji Guruji était lié a Gandhi et prônait également le concept d’ahimsa.  Ils [les centres] organisent aussi des marches pour la paix.  Sato, le moine, a marché de Darjeeling pour venir à Lumbini.  Il a aussi marché du Massachusetts jusqu’à la Nouvelle-Orléans.  Et a traversé la moitié de l’Afrique, toujours à pied.  Il m’a invité à marcher avec lui, demain matin, mais je pars pour Katmandou.  Il fait un grand tour de Lumbini à chaque matin, pendant trois heures et demi, en priant pour le bien-être et le développement spirituel de tous ceux qu’il rencontre.  Il m’a laissé un petit livret intitulé « Nuclear Technologies & The Future of Humanity ».  Je ne l’ai pas encore lu, mais j’en ai une bonne idée.  Se rappeler Hiroshima et Nagasaki (que je n’ai pas connus) n’est pas inutile.  (50 000 ou 300 000 sont d’autres chiffres que l’on peut donner.  Imaginez que, demain, Longueuil ou Laval n’existe plus.  Tout simplement plus.  Quelle différence cela peut-il bien faire ?)

J’étais d’avis, jusqu’à  très récemment, que nous devrions à tout prix poursuivre  les recherches du côté de l’énergie nucléaire.  Le potentiel est tout à fait extraordinaire.  (J’aime bien, parfois, à faire un petit tour de magie, d’émerveillement, en expliquant aux gens la quantité d’énergie contenue dans la matière, peu importe laquelle, à partir de ce que tous savent et côtoient mais sans avoir pris la peine de s’y arrêter.  Probablement la plus célèbre des équations de physique, la théorie de la relativité d’Einstein, E=mc2.  C’est tout simplement phénoménal !)  Mais je crois maintenant que l’homme n’est pas encore prêt à cela, que notre civilisation est loin d’être assez mûre, responsable (pour ne pas dire « mature », car selon la chronique de vocabulaire du feuillet quotidien de communication de l’ÉÉI, ce mot ne s’applique pas au développement psychologique d’un individu, mais bien au développement physique, par exemple : des saumons matures) pour avoir entre les mains des jouets aussi puissants.  Pour la même raison que je suis d’accord pour dire qu’il est sage de ne pas laisser les enfants de l’école primaire et secondaire se rendre à leurs cours avec des couteaux s’ils en ont envie, malgré que les couteaux soient très utiles dans une cuisine.

 

            Ce fait (car c’est à mon avis un fait et non pas une simple opinion) de l’irresponsabilité de l’espèce humaine (considérant que l’espèce humaine pourrait bien clairement être plus responsable et mieux agir) est très bien présenté par Capra, qui veut surtout souligner le débalancement dont notre civilisation fait actuellement preuve :

            « Scientific and technological knowledge has grown enormously since the Greeks embarked on the scientific venture in the sixth century B.C.  But during these twenty-five centuries there has been hardly any progress in the conduct of social affairs.  The spiritual and moral standards of Lao Tzu and Buddha, who also lived in the sixth century B.C., were clearly not inferior to ours. »

(Fritjof Capra, The Turning Point, Flamingo, HarperCollins Publishers, London, 1983, p.25-26.)

 

J’ai donc révisé l’opinion que j’avais auparavant et suis maintenant d’avis que, malheureusement, nos sociétés ne sont pas encore prêtes à manipuler des puissances aussi grandes.  (Comme je ne laisserais pas un enfant beaucoup trop agressif et impulsif utiliser ma voiture, même si elle était libre.)  Mais j’ai franchement hâte que l’humanité y soit prête, car ceci peut nous ouvrir d’immenses possibilités.

 

 

 

 

Au réveil, départ de Lumbini

03.06.19

 

            Celui qui réussit à se dominer est un bien plus grand Conquérant que celui qui réussit à dominer un autre.

 

 

 

 

Des éternités et bien des péripéties plus tard….

 

21h39 :

            Une petite chambre bien sympathique dans un bâtiment burlesque, caché derrière une façade en ruines, un petit resto avec un cachet très agréable, une vieille cassette de The Doors qui sonne bien cacanne à souhait, le tout remontant aux grandes années 70, un gars un peu vedge aux yeux rougis….   Freak Street, m’y voilà !  Le Katmandou mythique dont j’ai tant entendu parler.

 

            Ahh…..  The Doors……  Couché sur le tapis de mon salon, sentant les poils dans mon dos, regardant le plafond, parfois tournant, parfois pas….   Mon plafond avait l’avantage d’être intéressant à observer.

            La grosse boule-lampe orange-rouge en plastique fondu tordu, qui tourne au bout de son crochet et fait tourner la pièce avec elle.

 

 

 

 

            Pas la peine de parler du trajet, tout cela c’est du passé, ça n’intéresse personne….

 

 

            « ....the scream of a butterfly.... »

 

 

 

 

            Wow, ils servent des sandwiches avec du pain brun !  Ça prouve qu’il y a de quoi de pas normal ici.....

 

 

 

 

Katmandou, Freak Street I

03.06.20

 

            Je ne me sens pas réveillé ce matin.  Tout est gris, brumeux, ralenti en moi, comme si j’avais passé la soirée et la nuit à fumer.  J’ai une sorte de lendemain de veille par induction.  Hier soir j’étais affecté par ce que je pourrais nommer candidement le type d’énergie de l’endroit, et ce matin je le suis encore.

            Il arrive souvent que je sois affecté par les drogues que d’autres personnes prennent même si je n’en ai pas personnellement consommé.  (Comme il arrive souvent que l’on soit heureux en présence de gens heureux, ou déprimé avec des déprimés, ou stimulé et plus conscient en présence de grands sages).  Je me souviens de l’après-midi passé avec Maya, à Rishikesh, où deux Israéliens avaient fumé, sans nous, et nous avions tous deux senti les effets.  La saveur, la teinte de mes pensées avaient été altérées, ma façon de parler (mon élocution) aussi, et, après la hausse d’énergie (le « high ») et le désir de nourriture (trip de bouffe), la baisse d’énergie (le « down ») était venue.  J’avais aussi des manifestations physiques, comme la bouche et la gorge sèches et pâteuses.  Et le lendemain matin, nous avions tous deux remarqués, chacun de notre côté, que nous nous sentions comme si nous avions fumé la veille.

 

            J’avais la bouche sèche ce matin, et je me sentais lourd, fatigué, comme si je n’avais pas dormi profondément.  Le THC coupe une des phases du sommeil, la phase de REM (« Rapid Eye Movement »), si je ne me trompe pas, qui est une des phases les plus récupératrices et réparatrices.  C’est la raison pour laquelle le sommeil post-pot est généralement bien moins réparateur, surtout sur de longues périodes de consommation.  (Soit dit en passant, il arrive que nous ayons des phases de REM en méditant, où l’on peut sentir ses yeux bouger rapidement.)

 

            J’étais clairement (expression de Québec (la ville, par opposition à Montréal)) affecté hier soir.

 

            (Ah, tiens, je viens de voir mon premier freak ici (si j’exclus mon reflet dans le miroir) :  un gars l’air bien sympathique, avec barbe et dreds (rastas).....

 

            Être conscient de son état et des influences subies est le premier pas pour ne plus rester aveuglément sous une domination étrangère, qui n’est pas la nôtre.

            Et, pourquoi pas :  « ... des inconnus vivent en roi chez moi, moi qui avais accepté leurs lois... »

 

 

 

 

            Un déclic vient de se faire, Pour un instant.....  J’en cherchais la signification depuis longtemps....

 

 

 

 

Katmandou, Freak Street II

03.06.22

 

            À 8 heures, mon premier matin ici, j’ai changé de logement.  Suis allé au Moon Stay Lodge, j’aimais l’accent que j’y entendais.  Nous sommes six Québécois là-bas.  Le Lac St-Jean, la Beauce, Laval et la Rive-Sud de Montréal.  Anthony a un hibou dans sa chambre.  Il l’a acheté à quelqu’un dans la rue parce qu’il avait l’air maltraité.  Thierry a acheté 7 kilos et demi de pipes en verre, pour les revendre de Vancouver à Montréal.  Simon et Anthony en ont posté un paquet au Québec et ils se cherchent quelqu’un pour les vendre au Woodstock en Beauce.  Ce sont de très belles pipes, en verre soufflé presqu’incassable, coloré de l’intérieur.  Pascal vient de finir de peindre un mage sur le mur de sa chambre.  ? [nom oublié] s’inquiète de pouvoir avoir paqueté un morceau de hash par erreur dans ses bagages.  Et moi j’ai défoncé mon lit en m’assoyant dessus pour écrire des cartes postales.

 

            J’ai acheté plein de trucs, hier, si bien que j’ai dû aussi acheter un autre sac.  Mais ça va me servir pour entreposer des choses chez quelqu’un en Europe.  J’ai trouvé Second Fondation et j’ai maintenant cinq livres de cette série, ainsi que celle des Space Odyssey (quatre livres) au complet.

 

            Je m’en vais lire.

 

 

 

 

Boudanath I

03.06.23

 

            Pas le goût d’écrire ces temps-ci.  Trop l’impression de la futilité de ce journal, de ces phrases incorrectement placées, agencées, exprimant d’autres nuances que celles que je veux y mettre.  De plus en plus je n’ai rien à dire et je me rends compte que je ne sais rien du tout.  C’est un peu déprimant.

 

            Mon voyage se termine, aussi.  Dans deux jours.  Comme il a vraiment débuté en Inde, il se termine au Népal  Après je suis de retour dans l’Ouest.

 

            J’appréhende le choc du retour.  J’ai peur de tous ces gens qui n’ont rien compris et, surtout, qui n’ont pas la moindre lueur d’idée qu’il y aurait autre chose à comprendre.  Que l’Univers est plus grand que leur vision du monde.

 

            De retour en Amérique, ça va être dur.  Le cercle infernal ayant l’argent comme pivot reprendra d’une façon ou d’une autre.  Ça va être difficile de m’enfuir de là à nouveau.

 

 

 

 

            James croisé deux fois, les temples neuvaris de Patan, le gossage de mon billet d’avion, les matins brumeux de Freak Street, le bleach raté, les photos de Denis, Montse et Thomas, le hibou, les petites souris, le basque cake, les vendeurs de hash, les tuk-tuks, la jeune ville asiatique, le calme et l’assurance dans tout cela, qui me rendaient tout plus agréable.  Maria qui m’a presque empêché de déménager ici, à Boudanath.  Plusieurs regards intéressés croisés, en allant à ma chambre.  Elle a répondu à sa porte en serviette de bains, sortant de la douche, et ses yeux parlaient.  Elle ressentait le même truc bizarre que moi, je le sais, au niveau de l’estomac, du plexus solaire, du cœur, je ne sais pas trop où.  Mais je suis parti.

 

 

 

 

Bodnath