Chroniques d'un voyageur parmi tant d'autres, tome II
(Benoit Martin en Angleterre, en Écosse, en France, en Espagne, en Allemagne, en République Tchèque et au Québec)
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[Chroniques d’un voyageur parmi tant d’autres, tome II]
« Pis oublie pas, le bonheur, c’est comme du sucre à’crème,
y faut qu’tu t’en fasses…. »
Légende :
Ligne simple de démarcation dans un
texte
Même jour, mais à un moment différent
Jour différent
----- Original Message -----
From: <ben [A] benoitmartin [POINT] com>
To: <Gerlinde>
Sent:
Subject: Re: Hi!
Bonjour Gerlinde !
Oui, je suis de retour au Québec... J'allais écrire "chez-moi", mais je ne
suis pas sûr du tout si c'est chez-moi....
Cela s'est bien passé jusqu'à maintenant, les 4 jours depuis que je suis
arrivé, mais je prévois que le vrai "choc" débute bientôt, lorsque la
tempête et la nouveauté de mon retour se seront estompées. Là, tout le
monde me donne plein d'énergie, plein d'attention, tous sont bien heureux de
me voir. Mais dans 2 semaines ou 1 mois, je n'aurai plus rien de spécial,
alors ça risque d'être moins intéressant.
Et l'automne arrive.
J'ai juste envie de partir ailleurs, évidemment. Je ne crois pas vraiment
que ce soit pour fuir quoi que ce soit, car je ne vois pas grand-chose à
fuir. Sauf peut-être la lourdeur écrasante de la vie ici. Je n'ai
pas
envie de me re-embarquer dans une vie comme je le faisais avant. Des
appels
téléphoniques toute la journée, toujours en train de régler un dossier ou un
autre, en train d'essayer de m'assurer que tout soit parfait et en règle,
sans trop savoir pourquoi ni où je m'en vais... Je n'ai pas envie de
m'installer ici. Je n'ai pas envie de m'installer nulle part. J'ai
des
choses à trouver, j'ai quelque chose à faire auparavant.
Ma mère m'avait préparé une chambre (j'habite chez mes parents pour le
moment), très gentiment et avec amour. J'ai ouvert un tiroir et je suis
resté désemparé : il y avait une vingtaine de
paire de bas, mes bas, tous
bien pliés et rangés en ligne. Ça remplissait presque le tiroir au
complet.
Je n'ai pas besoin de tout cela !! Mais qu'est-ce que je vais faire avec
tous ces bas ??? J'étais très heureux avec 2 ou 3 paires de bas
durant
toute l'année, je n'en ai pas besoin de 20 !?!!!
Je regarde par la fenêtre, la rue est vide, le parc en face est vide, il n'y
a personne. Un beau parc tout vert, mais il n'y a personne. Hier
non plus
et l'autre jour non plus, quand je suis arrivé en marchant à pied. Et je
suis seul dans une grande maison qui pourrait loger facilement 8 ou 10
personnes...
Mais bon....
Il y a les arbres qui rougissent, il vente un peu.
Je crois vraiment que je ne m'installerai pas vraiment ici.
Je ne suis pas bien installé à quelque part, j'ai l'impression qu'il faut que
je "fasse" quelque chose. Vite, le temps passe, je dois rendre
ma journée
productive !
C'est terne et gris ici, dans ma perception.
Mes mots me semblent un peu déprimants ou pessimistes, mais ce n'est pas
tellement comme cela que je me sens. J'ai encore confiance, je sais que
tout ira bien, je ne m'en fais pas trop avec tout cela, mais je remarque une
sorte d'inconfort de mon être ici. C'est normal, je sais, je reviens d'un
long voyage d'un an en Inde et à l'autre bout du monde. Des siècles se
sont
passés durant ce voyage, mais j'ai maintenant l'impression que cela fait des
siècles que mon voyage a eu lieu. Je sens la
mentalité des autres ici qui
m'influence, petit à petit, et qui fait modifier la
mienne.... Ai-je
vraiment trouvé quelque chose d'intéressant, en Inde ?? Et c'était quoi
??
Bon.....
Je crois que je vais partir en vélo vers la ville de Québec très
prochainement. C'est à 250 km d'ici, ça me donnerait un peu de temps pour
être seul et être à nouveau en voyage.... Oui, ça serait une bonne idée.
Ah tiens, il y a un petit enfant qui traverse le parc, avec son sac d'école
sur le dos. Et il y a quelqu'un assis en dessous d'un arbre, je ne
l'avais
pas vu....
Mon email est un peu sorti de son cadre. Je t'écrivais en ayant
l'intention
d'écrire un peu sur mon site ensuite, mais mes mains ont tapé un peu toutes
seules, comme d'habitude, et ont écrit aussi ce que je voulais dire sur le
site. Je vais probablement publier ce email sur
mon site également...
Je t'écris, ou j'écris à mon site, ou je m'écris à moi-même, je ne sais
pas..... C'est un peu la même chose, d'une certaine façon...
Bon (encore une fois...)..... C'est l'automne qui arrive et je le
sens....
Mais ça va bien aller, je le sais....
À plus tard,
Affection,
-Benoit
03.10.20
Je suis chez Francis, mon ancien colocataire. Celui qui occupe l’appartement dans lequel
j’ai demeuré quatre ans.
En y repensant, des tas de souvenirs me remontent à la surface. J’ai eu cette vie-là, moi ? C’était moi, cette personne-là ?
Tout cela me semble si loin….. me semble appartenir à une autre vie.
Pourtant, ce n’était qu’il y a un
peu plus d’un an.
Tous ces souvenirs, tous ces gens,
tous ces événements, tous ces sentiments que j’aimerais retenir et qui me mélancolient puisque je sais qu’ils sont disparus à jamais,
dans un passé si proche, à un souvenir de distance, mais si loin,
inaccessible….
….et il ne reste que moi, si tant
est que ce moi existe.
Et je sais que tous ont ces
souvenirs, de leur jeunesse, de ces années passées, d’un amour disparu, d’un
enfant qui n’est plus, d’un été qui s’est achevé.
Tout relàcher,
tout laisser tomber, plus rien dans les mains, rien autour de moi, je flotte
dans l’univers infini autour de moi.
Avec, au moment d’ouvrir la main, une sorte de nostalgie de tout ce que
j’ai été et de tout ce que je pourrais être.
Je dors dans le lit de Karine, la
copine de Francis. Dehors, je vois la
nuit et la buée sur la fenêtre. Je
regarde le rideau ouvert, que je pourrais fermer. Je reconnais ce rideau. C’était le mien.
Je suis dans mon ancienne
chambre. Je viens tout juste de le
remarquer.
Monastère
cistercien (chrétien) à Oka.
03.10.29
Vas-t’en d’ici, vas-t’en d’ici,
vas-t’en d’ici !!!
De plus en plus il m’apparaît
évident, ou même critique, que je parte d’ici.
De l’Ouest. Que je retourne vivre
avec mon sac à dos. En ne possédant que
peu.
Je ne suis pas à ma place ici. Je ne suis pas chez moi.
St-Bruno,
au début du Vol de nuit de
Saint-Exupéry.
03.11.03
Tristesse.
Tristesse et espoir. Aventures.
À vivre. À accomplir. Le Monde à découvrir, à réaliser. Tant de possibilités, tout est devant moi.
« …..but I feel,
tomorrow, only crying….. »
De tout ce que je peux faire, de
tout ce que je peux devenir….
St-Bruno,
en train de débuter de ranger mes choses pour mon départ.
04.01.27
Je repars bientôt. Je ne sais pas encore quand, mais
bientôt. Il y a des mois que je le dis,
des siècles que j’y pense.
(Jaya,
Gemma, Odelia, ……)
J’ai rangé la monnaie, ramenée de
mon dernier voyage, qui trainait sur mon bureau. J’ai soufflé sur la poussière qui commençait
à s’y accumuler et j’ai mis dans un sac Ziploc la
pile de billets et dans un autre les poignées de monnaie.
Et j’ai pris mon petit coquillage,
ramené du bout du monde, dans mes mains.
Un petit coquillage tout simple, gros comme un 25 sous, mon coquillage
du Camino de Santiago, ramassé dans l’Océan. À peu près tout ce que j’ai ramené,
physiquement, de mon Camino. Il est lourd, dans ma main, chargé d’émotion,
rempli de cet été passé à marcher, de cette année de voyage, de tout ce qui
m’est arrivé et que je suis seul à connaître, de toutes mes joies et mes
peines, de toutes mes espérances et mes déceptions, de la solitude et de la
mélancolie qui me viennent de tous les moments passés que j’ai
« possédés » et qui sont maintenant disparus.
Je m’apprête à le ranger, ce
coquillage, enveloppé d’un mouchoir dans une capsule de film vide, et de le
mettre dans une boîte, avec toutes mes photos, mes cahiers et ce que j’ai
rapporté de l’Inde et d’ailleurs.
Je m’apprête à repartir en voyage,
ou en vie, je m’apprête à prendre un aller simple pour l’inconnu.
04.01.31
Lorsqu’on lit, normalement, ce n’est pas l’écriture que l’on voit. On ne « lit » pas vraiment au sens
intuitif du terme. En fait, on voit tout
sauf l’écriture. Étant noire, elle est
la seule à ne pas réfléchir de lumière.
Donc on ne la voit pas. On ne
voit que le manque de luminosité par contraste avec la blancheur environnante
(le papier).
La page entre nos mains est
complètement illuminée, sauf là où se trouve l’encre. Et on lit par déduction, en analysant les
fragments qu’on ne voit pas. Qu’on
interprète comme étant des symboles distincts, porteurs d’information.
On ne voit pas ce que l’on lit. On voit tout sauf ce qu’on lit.
La page que vous avez entre les
mains est la même qu’il y a quelques secondes.
La même que lorsque vous croyiez voir l’écriture et la même que lorsque
vous vous êtes rendus compte que vous ne pouviez pas voir cette écriture (en la
supposant noire, comme dans la majorité des cas). Pourtant, votre vision de cette feuille (ou
ma vision de cette feuille, à tout le moins) vient de changer. Radicalement, même.
C’est la même feuille, mais vue d’un
autre point de vue. Vous avez entre les
mains un rectangle de lumière réfléchie, perforé de fins traits recourbés
opaques qui n’émettent rien.
Y a-t-il d’autres choses, dans votre
vie et dans votre conception du monde, que vous croyez fermement être d’une
certaine façon (comme l’écriture que vous croyiez « voir »),
probablement sans jamais y avoir vraiment pensé, que vous pourriez peut-être
voir d’une autre façon ? D’un autre
point de vue plus cohérent, plus « vrai » ? (Car, en effet, on ne peut absolument pas
voir l’écriture noire sur du papier blanc, c’est notre cerveau qui analyse la
lumière perçue par la rétine, provenant de la feuille, et qui déduit les
symboles (les mots) par l’absence localisée de cette lumière (à moins que la
page ne soit écrite en blanc sur fond noir !).)
Hôpital
Sacré-Coeur, Étude sur la lumière II
04.02.15
Je pars dans deux semaines et demie.
Mon crayon tourne autour de mon
doigt, ne sachant pas comment exprimer ce que je ressents.
Je ne sais pas trop, je ne comprends
pas trop ce que je ressents. Un mélange de craintes, d’anquiété,
d’exitation, de peur, d’émerveillement, de fébrilité,
d’incertitude.
Comme avant de sauter d’un très haut
tremplin, ou comme avant de prendre la main d’une jeune demoiselle dans la
mienne, et de m’ouvrir à elle. En
espérant que la vie s’ouvre à moi, elle aussi.
Dans les moments de silence qui
s’écoulent, j’entends mes neurones bourdonner.
Je sens mon coeur, dans sa cage, qui
bat et veut s’ouvrir. S’ouvrir grand, et
tout englober, englober toute ma vie.
Je pense à ceux que je vais laisser
en arrière. Ont-ils vraiment existé, ou
n’était-ce qu’une illusion ?
Lorsque nous serons tous illuminés,
ce monde-ci aura-t-il été une illusion ?
J’aime aimer…..
On se sent tellement bien…..
04.02.19
J’ai peur de partir.
J’ai le coeur serré. Je ne sais pas où je m’en vais. Je n’ai nulle part où aller.
Je ne suis pas bien ici. Cela, j’en suis certain. Ici je ne suis pas à ma place.
Mais je n’ai nulle part où aller.
Et, peu importe où j’irai, je ferai
quoi, ensuite ? Après, lorsque le peu
d’argent que j’ai sera épuisé, ou après avoir dépensé tout ce que j’aurai gagné
?
Cela tourne en rond….
Il faut que je parte, c’est la
première étape.
04.02.24
Je me sens tout étrange, tout
apeuré. J’ai fait mes adieux à trois
amis aujourd’hui. Terry et Sam, que je
n’avais pas revus depuis un an et demie, et Ginette, qui fut ma gardienne
lorsque j’étais à l’école primaire et que j’ai cotoyée
depuis.
J’ai donné mon dernier cordon de
protection rouge, reçu du Karmapa, à Terry. Lui qui est excessivement « rationnel »,
athée et ferme non croyant. Il m’a
demandé de lui rapporter un souvenir, aussi petit soit-il alors il me semblait
juste de lui donner ce cordon que je portais au cou depuis plus d’un an. Et il l’a revêti. Puisse-t-il cela le protéger et le guider,
peu importe la valeur que l’on puisse accorder à ce cordon.
Ça m’a fait étrange de ne plus le
sentir dans mon cou. Je sens comme un
vide, comme une absence. Je me sens tout
agité, tout stressé. J’ai failli causer
un accident, en revenant en voiture, en tournant à gauche comme si j’avais
priorité, sans m’en rendre compte, alors que je ne l’avais pas du tout et
qu’une voiture s’en venait.
J’ai hâte de partir, et en même
temps je ne sais pas du tout vers quoi est-ce que je m’en vais. Je veux vivre autrement. Mais comment ?
Devenir moine ?
Je ne sais pas. Je n’ai personne pour me montrer le chemin.
« May all beings find
in themselves the love they are seeking for. »
10h49. Dans ma chambre, à St-Bruno. Le jour de mon départ.
04.03.04
Non, ça ne va pas. Gorge serrée, prêt à éclater en larmes. Je ne suis plus sûr de rien, j’ai
l’impression de partir trop vite, de ne pas être prêt. Il me resterait tant de choses à faire. Tant d’incomplets, de détails à arranger, à
mieux régler.
Je suis encore tellement attaché à
tout ce que j’ai.
Et je me sens seul, tellement
seul. J’aimerais me confier, trouver
quelqu’un qui me comprenne, mais je ne vois personne autour de moi, je n’ose
pas m’ouvrir à ma famille.
J’ai mal au coeur, j’ai peur.
Je ne sais pas où je m’en vais, et
je ne sais surtout pas si j’ai un endroit où aller.
Existe-t-il un endroit comme celui
que je cherche ?
19h00,
Aéroport de Dorval.
04.03.04
Dans
l’aéroport. En attendant d’entrer dans
l’avion.
Je pars. Cela me paraissait insurmontable, mais je
pars.
Il restait tant à faire. Cela restera incomplet. Je ne sais pas s’il est vraiment possible de
partir en ayant tout réglé, tout refermé.
S’il est possible d’abandonner une ancienne vie sans rien avoir à
abandonner.
Làcher
prise sur l’ordre parfait, sur le contrôle total sur sa vie et sur ses
possessions.
Mes draps trainent enroulés sur le
côté du lit. Deux ou trois morceaux de
linge sale dans le coin. Quelques piles
de livres sur les étagères. Le CD des photos
du dernier party chez Geneviève (Bibi) sur un bureau. Je n’ai pas trouvé le temps de les regarder.
J’étais mieux préparé que la denière fois. Mais
ce fut tout de même dur, pénible, de m’arracher à ce monde pour repartir en
voyage, en route vers l’inconnu.
Un ciel tout noir, ponctué
d’étoiles. C’est vers ceci que j’ai
l’impression de me diriger.
London I
04.03.05
J’ai revu mes oiseaux avant de
partir. Ils semblaient bien aller. Ils étaient tous les deux en vie. Celle qui les a accueillis a un grand coeur,
elle aime les animaux. Elle en a tout
plein.
J’étais triste de les laisser là,
d’un certain sens. Je les aime encore
beaucoup. Énormément. Vertèbre, la perruche mâle, m’a vu grandir. J’avais un peu l’impression de les abandonner
en les laissant là. Ils m’ont reconnu,
j’en suis certain. Ils n’avaient pas
peur de moi.
J’aurais aimé les reprendre, et
vivre avec eux à nouveau, mais je ne veux pas d’attaches. Et ça me culpabilise un peu, car j’ai
l’impression que je pourrais en faire un peu plus pour eux. Ce sont des êtres vivants, dotés de
conscience. J’ai toujours l’impression
que je n’en fais pas assez, que je pourrais donner plus d’attention.
Je suis arrivé à Londres. Tout coûte horriblement cher.
Brighton
04.03.09
Tout semble bien aller pour
moi. Tout s’est enclanché
comme je pouvais en avoir besoin.
J’ai maintenant une chambre chez
Salma, rencontrée au yatra de l’été dernier, en
France, et j’ai ma première entrevue pour un emploi demain. Ainsi qu’une autre après-demain (jeudi), et
plusieurs offres d’emploi intéressantes en vue.
Londres était trop chère, beaucoup
trop chère – 43$ CAD par nuit pour un lit en dortoir, le logement le moins cher
que j’aie trouvé – alors je suis parti à Brighton, là où j’avais l’intention de
m’installer. Beka,
avec qui j’ai fait deux retraites en Inde, y habite, ainsi que Corinne, du yatra elle aussi. Malefu, une Allemande rencontrée en Inde et travaillant à
Londres ces temps-ci, n’était pas rejoignable. J’aurais bien aimé la revoir. Plus tard.
J’arrive à Brighton, Beka n’est pas là, Corinne répond alors que je désespérais
et m’enlignais vers un lit d’hotel en dortoir. Je suis resté trois jours chez Corinne, qui
habite avec quatre autres sympathiques femmes bouddhistes, le temps de me
trouver une chambre chez Salma, de postuler pour quelques emplois et de me
faire mes premiers repères d’orientation dans la ville et dans les structures
sociales. Ça aide énormément d’avoir
quelqu’un de confiance pour aider, guider, répondre aux questions, lorsqu’on
débarque dans un pays qui n’est pas le sien pour s’y installer et y travailler.
Tout fonctionne vraiment bien pour
moi jusqu’à maintenant.
Il y a juste une chose : C’est frette !!
C’est humide, c’est froid, ce n’est
pas vraiment assez chauffé à l’intérieur (je suis tout emmitouflé dans mon sac
de couchage pour écrire) et je n’ai plus de cheveux pour m’isoler la tête. Et c’est souvent gris, aussi. C’est l’Angleterre…..
Brighton
II
04.03.12
Bon, je n’ai pas encore vraiment
écrit. Quoi dire ?
Je comprends maintenant que la
bouilloire soit un élément essentiel d’une cuisine anglaise. Tout va bien quand la bouilloire est sur le
feu.
Et je comprends aussi pourquoi ils
boivent autant de thé. Ça aide beaucoup
avec un froid humide du genre.
Je porte ma tuque dans la maison,
deux paires de pantalons et présentement quatre chandails, un polar et un
coton-ouaté. Et je suis couvert par mon
sac de couchage, en plus.
Brighton
III
04.03.14
Salma vient de partir pour dix jours. Pour une retraite. Les cours d’université à Londres, un essai
important à remettre, des problèmes à la maison, la pression, le stress, la
température……. Elle en avait besoin, et
elle a eu le courage d’arrêter.
J’ai monté le chauffage. Il fait 15 ºC en permanence à
l’intérieur. C’est l’humidité, surtout,
qui dérange. Elle empêche le linge à
vaisselle de sécher au complet. Les feuilles
de papier sont molles.
Kashka, la
chatte toute blanche, vient de se nicher sur moi, sur la couverture, à côté de
ma tasse fumante. De la musique
indo-ourdou-arabe sort du lecteur CD. Il
y a plein de disques que je ne connais pas, avec de la musique que je n’ai
jamais entendu.
J’ai l’intention de chasser
l’humidité, la morosité, et que la maison soit plus chaleureuse lorsque Salma
reviendra.
J’ai tendu une corde à linge dans le
couloir, de la charnière d’une porte jusqu’à la rampe d’escalier, pour faire
sécher mon linge fraîchement lavé.
J’ai un emploi de correcteur de
français pour des jeux vidéos en traduction. Je débute mardi. Il a fallu que j’aille m’acheter une chemise
blanche, des pantalons noirs et une cravate en catastrophe pour l’entrevue. Maintenant je n’en ai plus besoin, la chemise
traîne sur mon sac, à côté des pantalons noirs, la cravate est sur la poignée
de porte. C’est stupide, des conventions
comme cela. Je suis allé à l’entrevue
avec mes grosses bottes de marche et mon polar La Cordée, de toute façon.
Première
journée de travail, Brighton.
04.03.16
Je me suis acheté un vélo, hier.
Mes problèmes et limitations de transports locaux sont réglés. Mon rayon d’action effective vient de
s’agrandir considérablement et de façon assez homogène, comparativement à
l’ancien squelette de lignes d’autobus que je pouvais auparavant
parcourir. Un mois de passe d’autobus,
mon vélo est payé, et ensuite mes déplacements sont l’équivalent de
gratuits. Achetez 1 mois, obtenez-en 11
gratuitement (en supposant un changement de vélo annuel).
Je trouvais qu’il avait fière
allure, ce vélo dans ma chambre, attendant seulement d’aller avaler la route
sous ses pneus. J’ai même ouvert ma
carte de l’Europe, pour voir à quelle distance était le sud de la France. Mettons 1000 km, en étant généreux. Trois semaines, pas plus, si on (je) y va
très tranquillement.
Le vélo est tellement un moyen de
transport extraordinaire…
(Un VPH – Véhicule à Propulsion
Humaine, comme dirait Dom. Le moyen de
transport le plus optimal en ce qui a trait à la consommation d’énergie par
kilomètre, comme dirait Japy.)
Bon, je pars. Je parlerai de mon travail plus tard. J’en ai long à dire…
Brighton,
chez moi, le soir.
04.03.17
Bon, mon travail.
Déçu n’est pas le terme exact. Désabusé non plus, ni blasé, mais peut-être
un peu plus las, révolté et triste à la fois, écoeuré tranquillement.
J’aide à mettre sur le marché des
produits complètement inutiles et stupides, mais vraiment complètement futiles
et indus. Indus. Qui n’ont pas lieu d’être.
Je crois que je ne garderai pas cet
emploi très longtemps. J’espère, en
fait, que je ne garderai pas cet emploi très longtemps.
Je teste des jeux pour téléphones
portables (cellulaires) et pour consoles (XBox, PS2, GameCube, GameBoy Advance, etc.). Or,
les jeux qu’on m’a fait tester sont tous simplement idiots et abrutissants à
jouer. C’en est dégradant. Mais ils ont de belles couleurs, de beaux
graphiques. Même pas difficiles, ou
suscitant le défi, l’envie de dépassement, non, attirants par leur facilité,
par leurs artifices visuels, par l’impression de « progresser » dans
une certaine quête suivant des étapes pré-mâchées,
toutes aplaties d’avance, Comme les jeux
pour enfants où il faut entrer un cylindre dans un trou rond, un cube dans un
trou carré et une forme Tobleronidale dans un trou
triangulaire, mais avec des graphiques 3D, des textures et des polygones pleins
de couleurs vives animées. L’effort
intellectuel est du même ordre.
J’ai vraiment envie de contribuer à
ça, moi ?
En fait, non, ce n’est pas ça qui me
dérange vraiment. Je suis venu ici pour
me prostituer, pour échanger de l’argent contre ma force de travail (ou contre
mon temps d’existence et de conscience), alors des trucs idiots et inutiles, je
peux en faire, je m’y suis préparé.
Ce qui me dérange, c’est de voir
l’ampleur des efforts collectifs, la quantité incroyable de force de travail
(ou d’unités Personne-Temps) investis dans un aspect absolument mais
complètement accessoire de notre société.
C’est de constater à quel point les ressources de notre monde sont très
médiocrement allouées. Tous ces cerveaux
travaillant à bâtir et développer des trucs cons et inutiles (et toute
l’immense infrastructure bureaucratique et logistique, sans parler des
dépendances côté marketing et publicité, nécessaires pour supporter tout cela). Tous ces gens qui ne travaillent pas à
l’amélioration de notre société et de nos conditions de vie réelles (comme,
peut-être : énergie solaire et
autres sources d’énergie propres et renouvelables, systèmes de transports
collectifs, techniques de production plus optimales et moins polluantes,
méthode de désalinisation de l’eau de l’océan pour en faire une l’eau potable,
techniques de fertilisation des déserts, méthodes de réduction des déchets
post-consommation et recyclage / réutilisation des déchets en totalité, etc, etc, etc…..).
Lorsqu’on est occupé à garnir d’or
notre porte d’entrée, on n’a pas le temps de s’occuper du plafond de notre
cuisine qui est à demi effondré.
On pourrait en accomplir des choses,
collectivement, si toute notre force de travail était dirigée vers les bons
objectifs !
C’est incroyable la quantité
d’ingénieurs qui passent des années à concevoir des boulons à tête creuse pour
diminuer le poids d’une voiture d’une fraction d’un pourcent, ou une panoplie
de gadgets électroniques minisculement utiles (et
fondamentalement superflus), ou d’autres gens à effectuer quantité d’autres
tâches en absolu inutiles, alors que ce n’est pas le travail réel qui manque !
Si, dans une famille de 4 personnes,
il y en a 3 qui passent leur temps à re-peinturer et à re-designer le salon,
cela handicape énormément l’équipe entière puisqu’il ne reste qu’une personne
qui peut s’occuper de la maison entière, de remplir le frigo, de faire la
nourriture, le lavage, la pelouse, les entretiens… Si les 4 s’y mettaient, ils pourraient se
poser des panneaux solaires, réduire leurs coûts d’électricité, un système de
récupération de l’eau de pluie, réduire leurs coûts de taxe d’eau, cultiver un
jardin, faire un BBQ avec les voisins….
« Mais ça coûte cher des
panneaux solaires, c’est pour ça qu’on en a pas…. »
Bien c’est ça que je dis, crétin
! Il y a 20 ans, c’était hors de prix et
impensable d’avoir une télécommande de démarrage à distance et de
déverrouillage des portes pour sa voiture.
Maintenant, ça ne coûte plus rien et ça vient de série avec les voitures
neuves (j’avais les portières électriques avec ma Corolla 2002). Où est concentrée la plus grande masse de
cerveaux (ingénieurs, électroniciens, informaticiens, etc.) ? Combien de centaines de milliards sont
investis chaque années dans la recherche et le
développement du côté automobile ? (Et
encore du coté militaire ?...)
Moi j’aurais préféré des panneaux
solaires.
(Ou une voiture fonctionnant avec l’énergie du champ magnétique
terrestre, pourquoi pas ? Des humains
sont allés sur la Lune, vivants, et en sont revenus, et leur ordinateur de bord
était moins puissant qu’une calculatrice scientifique d’aujourd’hui valant
25$.....
Vous n’avez pas idée de ce qu’on est capables de faire lorsqu’on
investit nos énergies de façon intelligente….)
Donc je ne crois pas que je vais rester longtemps à cet emploi-là. Mon temps de conscience est nécessaire
ailleurs.
Chez
Beka, Rodnell, à 10 miles
de Brighton.
04.03.20
Le train m’a débarqué à peut-être la plus petite station d’Angleterre : une toute petite
plate-forme entourée d’une clôture, au milieu des champs, pas un seul bâtiment
en vue. Une pancarte devant le pont en
bois qui fait franchir une rivière à la petite route en terre et grosse garnotte : « Caution, weak
bridge ». Super !
Beka vit ici, dans un
petit bijou de bled minuscule perdu dans les collines de la campagne
anglaise. Ici, pas besoin de barrer son
vélo. Celui de Beka
traîne depuis 7 mois juste à côté, sans jamais avoir disparu.
Plein d’idées et de trucs intéressants me viennent en tête ! Beka suit un cours
de permaculture.
Je feuillette ses notes et son journal…
À ma
job, Brighton (Hove), UK
04.03.26
Je sirote mon chocolat chaud, assis devant l'écran, en attendant que
18h00 arrive.
Ah, de l'action ! Je viens de recevoir un courriel !
Bon, rien de trop important....
J'ai débuté ma journée par presqu'une heure de méditation. On m'a dit de
m'asseoir et d'attendre. Alors j'ai attendu. Ensuite ce fut la pause. Les gens
se sont levés pour aller dehors, alors j'y suis allé aussi. Pour reposer les
yeux, à force de regarder l'écran, ça a l'air. Après j'ai cru comprendre que le
jeu que je devais tester en français - dans un laboratoire spécial où ne peut y
entrer ni papier, ni crayon, ni téléphone ni équipement électronique
quelconque, par peur des fuites - n'était, pour une raison ou pour une autre,
pas testable aujourd'hui. Alors je suis resté dehors à parler avec une
Espagnole un bout de temps. Ensuite on nous a référés à quelqu'un qui nous a
convertis en préposés au recyclage. Alors nous avons trié et broyé le papier de
recyclage confidentiel (j'ai appris des trucs très intéressants, d'ailleurs)
pendant quelques heures.
Le dîner m'a permi d'apprécier le bienvenu
Soleil, un peu trop rare ces temps-ci, dans un joli et calme parc en compagnie
d'une Italienne. Et maintenant je suis rendu ici, après avoir faxé des papiers
pour ma caisse populaire qui s'amuse à bureaucratiser (c'est
pas trop grave, quand je les appelle, je le fais à frais virés...), magasiné des
vols d'avions pour la France ou ailleurs en Europe, vu des photos de mon party
d'adieu #2, trouvé une auberge de jeunesse près d'un endroit où je devrai aller
et envoyé quelques emails. Il ne me reste que 50 minutes de la journée à
passer.
Je crois que je serais dû pour une pause maintenant, non ?
J'irai peut-être au pub tout à l'heure avec les gens d'ici. Je ne bois
pas et d'habitude les bars m'ennuient, mais un pub ce n'est pas pareil et la
dernière fois ce n'était pas si pire. Il y a un Québécois très sympathique,
François, qui a aussi de bien bonnes idées et conceptions, et quelques autres
personnes agréables à converser. L'âge moyen au bureau tourne entre 25 et 30
ans, j'ai l'impression. C'était ridicule de venir avec une cravate à l'entrevue.
(Y'a un gars avec un chandail "Legalize Murder", l'autre les bras pleins de tatoos, un autre avec un bas de nylon sur la tête, une
fille avec un chandail de Kiss les manches coupées et
d'autres avec un paquet de piercing un peu partout. Ils sont tous
bien sympathiques.)
Brighton c'est ça. J'ai vu des cheveux plus colorés ici que je n'en
avais vu à Montréal. Des punks, du monde alternatif,
des bouddhistes, des foqués, plein de gens.
Soit dit en passant, le mouvement punk est un mouvement totalement non-violent.
Le "mohawk" sur la tête symbolise la liberté, la puissance. Et non
pas l'arrogance et la violence, comme on voit trop souvent.
Beaudelaire se
teignait les cheveux en bleus, l'avais-je déjà dit ?
Je viens d'avoir un nouveau soubresaut d'action : Un courriel pour me
dire que je travaillerai lundi et mardi. (Je suis "à contrat", via
une agence de placement, alors je ne connais pas à l'avance si je travaillerai
plus tard. Mais la responsable, une Canadienne, m'est bien sympathique, et les
gens autour aussi, alors je ne m'en fais pas. On m'a aussi dit que j'avais eu
un bon résultat au test d'aptitude pour rentrer ici.)
Bon, 30 minutes.....
Je crois que je vais aller voir ailleurs si j'y suis....
Brighton,
chez Salma
04.03.27
« This is the strangest
life I’ve ever known.... »
The Doors, Waiting for the
Sun.
Brighton
04.03.28
J’ai
passé la journée avec Corinne, à marcher en vélo sur le bord de la mer. Il faisait Soleil, il faisait beau.
J’ai réparé leur ordinateur, de quelques clics magiques
aux néophytes. J’ai rempli mon sac à dos
de fruits et légumes achetés au marché.
Pour £10, j’avais un sac plein à craquer qui pesait au moins 10 kilos. Cela me fera la semaine entière, et plus.