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Chroniques d'un voyageur parmi tant d'autres, tome II
(Benoit Martin en Angleterre, en Écosse, en France, en Espagne, en Allemagne, en République Tchèque et au Québec)


Photos / Pictures

[Chroniques d’un voyageur parmi tant d’autres, tome II]

[Chroniques d’un voyageur parmi tant d’autres, tome II]

 

 

« Pis oublie pas, le bonheur, c’est comme du sucre à’crème, y faut qu’tu t’en fasses…. »

 

 

 

 

Légende :

 

Ligne simple de démarcation dans un texte

 

 

Même jour, mais à un moment différent

 

 

Jour différent

 

 

 

 

 

 

 

----- Original Message -----

From: <ben [A] benoitmartin [POINT] com>

To: <Gerlinde>

Sent: Monday, September 15, 2003 8:01 PM

Subject: Re: Hi!

 

Bonjour Gerlinde !

Oui, je suis de retour au Québec.
..  J'allais écrire "chez-moi", mais je ne
suis pas sûr du tout si c'est chez-moi....

Cela s'est bien passé jusqu'à maintenant, les 4 jours depuis que je suis
arrivé, mais je prévois que le vrai "choc" débute bientôt, lorsque la
tempête et la nouveauté de mon retour se seront estompées.  Là, tout le
monde me donne plein d'énergie, plein d'attention, tous sont bien heureux de
me voir.  Mais dans 2 semaines ou 1 mois, je n'aurai plus rien de spécial,
alors ça risque d'être moins intéressant.

Et l'automne arrive.

J'ai juste envie de partir ailleurs, évidemment.  Je ne crois pas vraiment
que ce soit pour fuir quoi que ce soit, car je ne vois pas grand-chose à
fuir.  Sauf peut-être la lourdeur écrasante de la vie ici.  Je n'ai pas
envie de me re-embarquer dans une vie comme je le faisais avant.  Des appels
téléphoniques toute la journée, toujours en train de régler un dossier ou un
autre, en train d'essayer de m'assurer que tout soit parfait et en règle,
sans trop savoir pourquoi ni où je m'en vais...  Je n'ai pas envie de
m'installer ici.  Je n'ai pas envie de m'installer nulle part.  J'ai des
choses à trouver, j'ai quelque chose à faire auparavant.

Ma mère m'avait préparé une chambre (j'habite chez mes parents pour le
moment), très gentiment et avec amour.  J'ai ouvert un tiroir et je suis
resté désemparé :  il y avait une vingtaine de paire de bas, mes bas, tous
bien pliés et rangés en ligne.  Ça remplissait presque le tiroir au complet.
Je n'ai pas besoin de tout cela !!  Mais qu'est-ce que je vais faire avec
tous ces bas ???   J'étais très heureux avec 2 ou 3 paires de bas durant
toute l'année, je n'en ai pas besoin de 20 !?!!!

Je regarde par la fenêtre, la rue est vide, le parc en face est vide, il n'y
a personne.  Un beau parc tout vert, mais il n'y a personne.  Hier non plus
et l'autre jour non plus, quand je suis arrivé en marchant à pied.  Et je
suis seul dans une grande maison qui pourrait loger facilement 8 ou 10
personnes...

Mais bon....

Il y a les arbres qui rougissent, il vente un peu.

Je crois vraiment que je ne m'installerai pas vraiment ici.

Je ne suis pas bien installé à quelque part, j'ai l'impression qu'il faut que
je "fasse" quelque chose.  Vite, le temps passe, je dois rendre ma journée
productive !

C'est terne et gris ici, dans ma perception.

Mes mots me semblent un peu déprimants ou pessimistes, mais ce n'est pas
tellement comme cela que je me sens.  J'ai encore confiance, je sais que
tout ira bien, je ne m'en fais pas trop avec tout cela, mais je remarque une
sorte d'inconfort de mon être ici.  C'est normal, je sais, je reviens d'un
long voyage d'un an en Inde et à l'autre bout du monde.  Des siècles se sont
passés durant ce voyage, mais j'ai maintenant l'impression que cela fait des
siècles que mon voyage a eu lieu.  Je sens la mentalité des autres ici qui
m'influence, petit à petit, et qui fait modifier la mienne....    Ai-je
vraiment trouvé quelque chose d'intéressant, en Inde ??  Et c'était quoi ??

Bon.....

Je crois que je vais partir en vélo vers la ville de Québec très
prochainement.  C'est à 250 km d'ici, ça me donnerait un peu de temps pour
être seul et être à nouveau en voyage....  Oui, ça serait une bonne idée.

Ah tiens, il y a un petit enfant qui traverse le parc, avec son sac d'école
sur le dos.  Et il y a quelqu'un assis en dessous d'un arbre, je ne l'avais
pas vu....

Mon email est un peu sorti de son cadre.  Je t'écrivais en ayant l'intention
d'écrire un peu sur mon site ensuite, mais mes mains ont tapé un peu toutes
seules, comme d'habitude, et ont écrit aussi ce que je voulais dire sur le
site.  Je vais probablement publier ce email sur mon site également...

Je t'écris, ou j'écris à mon site, ou je m'écris à moi-même, je ne sais
pas.....  C'est un peu la même chose, d'une certaine façon...

Bon (encore une fois...).....  C'est l'automne qui arrive et je le sens....

Mais ça va bien aller, je le sais....

À
plus tard,
Affection,

-Benoit

 

 

 

 

 

 

Mon ancien appartement, Longueuil

03.10.20

 

Je suis chez Francis, mon ancien colocataire.  Celui qui occupe l’appartement dans lequel j’ai demeuré quatre ans.

 

En y repensant, des tas de souvenirs me remontent à la surface.  J’ai eu cette vie-là, moi ?  C’était moi, cette personne-là ?

Tout cela me semble si loin…..   me semble appartenir à une autre vie.

 

            Pourtant, ce n’était qu’il y a un peu plus d’un an.

 

            Tous ces souvenirs, tous ces gens, tous ces événements, tous ces sentiments que j’aimerais retenir et qui me mélancolient puisque je sais qu’ils sont disparus à jamais, dans un passé si proche, à un souvenir de distance, mais si loin, inaccessible….

 

            ….et il ne reste que moi, si tant est que ce moi existe.

 

            Et je sais que tous ont ces souvenirs, de leur jeunesse, de ces années passées, d’un amour disparu, d’un enfant qui n’est plus, d’un été qui s’est achevé.

 

            Tout relàcher, tout laisser tomber, plus rien dans les mains, rien autour de moi, je flotte dans l’univers infini autour de moi.  Avec, au moment d’ouvrir la main, une sorte de nostalgie de tout ce que j’ai été et de tout ce que je pourrais être.

 

            Je dors dans le lit de Karine, la copine de Francis.  Dehors, je vois la nuit et la buée sur la fenêtre.  Je regarde le rideau ouvert, que je pourrais fermer.  Je reconnais ce rideau.  C’était le mien.

 

            Je suis dans mon ancienne chambre.  Je viens tout juste de le remarquer.

 

 

 

 

Monastère cistercien (chrétien) à Oka.

03.10.29

 

            Vas-t’en d’ici, vas-t’en d’ici, vas-t’en d’ici !!!

 

            De plus en plus il m’apparaît évident, ou même critique, que je parte d’ici.  De l’Ouest.  Que je retourne vivre avec mon sac à dos.  En ne possédant que peu.

 

            Je ne suis pas à ma place ici.  Je ne suis pas chez moi.

 

 

 

 

St-Bruno, au début du Vol de nuit de Saint-Exupéry.

03.11.03

 

            Tristesse.

 

            Tristesse et espoir.  Aventures.  À vivre.  À accomplir.  Le Monde à découvrir, à réaliser.  Tant de possibilités, tout est devant moi.

 

            « …..but I feel, tomorrow, only crying….. »

 

            De tout ce que je peux faire, de tout ce que je peux devenir….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

St-Bruno, en train de débuter de ranger mes choses pour mon départ.

04.01.27

 

            Je repars bientôt.  Je ne sais pas encore quand, mais bientôt.  Il y a des mois que je le dis, des siècles que j’y pense.

 

            (Jaya, Gemma, Odelia, ……)

 

            J’ai rangé la monnaie, ramenée de mon dernier voyage, qui trainait sur mon bureau.  J’ai soufflé sur la poussière qui commençait à s’y accumuler et j’ai mis dans un sac Ziploc la pile de billets et dans un autre les poignées de monnaie.

 

            Et j’ai pris mon petit coquillage, ramené du bout du monde, dans mes mains.  Un petit coquillage tout simple, gros comme un 25 sous, mon coquillage du Camino de Santiago, ramassé dans l’Océan.  À peu près tout ce que j’ai ramené, physiquement, de mon Camino.  Il est lourd, dans ma main, chargé d’émotion, rempli de cet été passé à marcher, de cette année de voyage, de tout ce qui m’est arrivé et que je suis seul à connaître, de toutes mes joies et mes peines, de toutes mes espérances et mes déceptions, de la solitude et de la mélancolie qui me viennent de tous les moments passés que j’ai « possédés » et qui sont maintenant disparus.

 

            Je m’apprête à le ranger, ce coquillage, enveloppé d’un mouchoir dans une capsule de film vide, et de le mettre dans une boîte, avec toutes mes photos, mes cahiers et ce que j’ai rapporté de l’Inde et d’ailleurs.

 

            Je m’apprête à repartir en voyage, ou en vie, je m’apprête à prendre un aller simple pour l’inconnu.

 

 

 

 

04.01.31

 

Lorsqu’on lit, normalement, ce n’est pas l’écriture que l’on voit.  On ne « lit » pas vraiment au sens intuitif du terme.  En fait, on voit tout sauf l’écriture.  Étant noire, elle est la seule à ne pas réfléchir de lumière.  Donc on ne la voit pas.  On ne voit que le manque de luminosité par contraste avec la blancheur environnante (le papier).

 

            La page entre nos mains est complètement illuminée, sauf là où se trouve l’encre.  Et on lit par déduction, en analysant les fragments qu’on ne voit pas.  Qu’on interprète comme étant des symboles distincts, porteurs d’information.

 

            On ne voit pas ce que l’on lit.  On voit tout sauf ce qu’on lit.

 

 

            La page que vous avez entre les mains est la même qu’il y a quelques secondes.  La même que lorsque vous croyiez voir l’écriture et la même que lorsque vous vous êtes rendus compte que vous ne pouviez pas voir cette écriture (en la supposant noire, comme dans la majorité des cas).  Pourtant, votre vision de cette feuille (ou ma vision de cette feuille, à tout le moins) vient de changer.  Radicalement, même.

 

            C’est la même feuille, mais vue d’un autre point de vue.  Vous avez entre les mains un rectangle de lumière réfléchie, perforé de fins traits recourbés opaques qui n’émettent rien.

 

            Y a-t-il d’autres choses, dans votre vie et dans votre conception du monde, que vous croyez fermement être d’une certaine façon (comme l’écriture que vous croyiez « voir »), probablement sans jamais y avoir vraiment pensé, que vous pourriez peut-être voir d’une autre façon ?  D’un autre point de vue plus cohérent, plus « vrai » ?  (Car, en effet, on ne peut absolument pas voir l’écriture noire sur du papier blanc, c’est notre cerveau qui analyse la lumière perçue par la rétine, provenant de la feuille, et qui déduit les symboles (les mots) par l’absence localisée de cette lumière (à moins que la page ne soit écrite en blanc sur fond noir !).)

 

 

 

 

Hôpital Sacré-Coeur, Étude sur la lumière  II

04.02.15

 

            Je pars dans deux semaines et demie.

 

            Mon crayon tourne autour de mon doigt, ne sachant pas comment exprimer ce que je ressents.

            Je ne sais pas trop, je ne comprends pas trop ce que je ressents.  Un mélange de craintes, d’anquiété, d’exitation, de peur, d’émerveillement, de fébrilité, d’incertitude.

 

            Comme avant de sauter d’un très haut tremplin, ou comme avant de prendre la main d’une jeune demoiselle dans la mienne, et de m’ouvrir à elle.  En espérant que la vie s’ouvre à moi, elle aussi.

 

 

            Dans les moments de silence qui s’écoulent, j’entends mes neurones bourdonner.

 

            Je sens mon coeur, dans sa cage, qui bat et veut s’ouvrir.  S’ouvrir grand, et tout englober, englober toute ma vie.

 

 

            Je pense à ceux que je vais laisser en arrière.  Ont-ils vraiment existé, ou n’était-ce qu’une illusion ?

 

            Lorsque nous serons tous illuminés, ce monde-ci aura-t-il été une illusion ?

 

 

 

 

            J’aime aimer…..

 

            On se sent tellement bien…..

 

 

 

 

04.02.19

 

            J’ai peur de partir.

 

            J’ai le coeur serré.  Je ne sais pas où je m’en vais.  Je n’ai nulle part où aller.

 

            Je ne suis pas bien ici.  Cela, j’en suis certain.  Ici je ne suis pas à ma place.

 

            Mais je n’ai nulle part où aller.

 

            Et, peu importe où j’irai, je ferai quoi, ensuite ?  Après, lorsque le peu d’argent que j’ai sera épuisé, ou après avoir dépensé tout ce que j’aurai gagné ?

 

            Cela tourne en rond….

 

 

            Il faut que je parte, c’est la première étape.

 

 

 

 

04.02.24

 

            Je me sens tout étrange, tout apeuré.  J’ai fait mes adieux à trois amis aujourd’hui.  Terry et Sam, que je n’avais pas revus depuis un an et demie, et Ginette, qui fut ma gardienne lorsque j’étais à l’école primaire et que j’ai cotoyée depuis.

 

            J’ai donné mon dernier cordon de protection rouge, reçu du Karmapa, à Terry.  Lui qui est excessivement « rationnel », athée et ferme non croyant.  Il m’a demandé de lui rapporter un souvenir, aussi petit soit-il alors il me semblait juste de lui donner ce cordon que je portais au cou depuis plus d’un an.  Et il l’a revêti.  Puisse-t-il cela le protéger et le guider, peu importe la valeur que l’on puisse accorder à ce cordon.

 

            Ça m’a fait étrange de ne plus le sentir dans mon cou.  Je sens comme un vide, comme une absence.  Je me sens tout agité, tout stressé.  J’ai failli causer un accident, en revenant en voiture, en tournant à gauche comme si j’avais priorité, sans m’en rendre compte, alors que je ne l’avais pas du tout et qu’une voiture s’en venait.

 

            J’ai hâte de partir, et en même temps je ne sais pas du tout vers quoi est-ce que je m’en vais.  Je veux vivre autrement.  Mais comment ?

 

            Devenir moine ?

 

            Je ne sais pas.  Je n’ai personne pour me montrer le chemin.

 

 

 

 

            « May all beings find in themselves the love they are seeking for. »

 

 

 

 

 

10h49.  Dans ma chambre, à St-Bruno.  Le jour de mon départ.

04.03.04

 

            Non, ça ne va pas.  Gorge serrée, prêt à éclater en larmes.  Je ne suis plus sûr de rien, j’ai l’impression de partir trop vite, de ne pas être prêt.  Il me resterait tant de choses à faire.  Tant d’incomplets, de détails à arranger, à mieux régler.

            Je suis encore tellement attaché à tout ce que j’ai.

 

            Et je me sens seul, tellement seul.  J’aimerais me confier, trouver quelqu’un qui me comprenne, mais je ne vois personne autour de moi, je n’ose pas m’ouvrir à ma famille.

 

            J’ai mal au coeur, j’ai peur.

 

 

            Je ne sais pas où je m’en vais, et je ne sais surtout pas si j’ai un endroit où aller.

 

            Existe-t-il un endroit comme celui que je cherche ?

 

 

 

 

 

19h00, Aéroport de Dorval.

04.03.04

 

Dans l’aéroport.  En attendant d’entrer dans l’avion.

 

            Je pars.  Cela me paraissait insurmontable, mais je pars.

 

            Il restait tant à faire.  Cela restera incomplet.  Je ne sais pas s’il est vraiment possible de partir en ayant tout réglé, tout refermé.  S’il est possible d’abandonner une ancienne vie sans rien avoir à abandonner.

 

            Làcher prise sur l’ordre parfait, sur le contrôle total sur sa vie et sur ses possessions.

 

            Mes draps trainent enroulés sur le côté du lit.  Deux ou trois morceaux de linge sale dans le coin.  Quelques piles de livres sur les étagères.  Le CD des photos du dernier party chez Geneviève (Bibi) sur un bureau.  Je n’ai pas trouvé le temps de les regarder.

 

            J’étais mieux préparé que la denière fois.  Mais ce fut tout de même dur, pénible, de m’arracher à ce monde pour repartir en voyage, en route vers l’inconnu.

 

            Un ciel tout noir, ponctué d’étoiles.  C’est vers ceci que j’ai l’impression de me diriger.

 

 

 

 

London  I

04.03.05

 

            J’ai revu mes oiseaux avant de partir.  Ils semblaient bien aller.  Ils étaient tous les deux en vie.  Celle qui les a accueillis a un grand coeur, elle aime les animaux.  Elle en a tout plein.

 

            J’étais triste de les laisser là, d’un certain sens.  Je les aime encore beaucoup.  Énormément.  Vertèbre, la perruche mâle, m’a vu grandir.  J’avais un peu l’impression de les abandonner en les laissant là.  Ils m’ont reconnu, j’en suis certain.  Ils n’avaient pas peur de moi.

 

            J’aurais aimé les reprendre, et vivre avec eux à nouveau, mais je ne veux pas d’attaches.  Et ça me culpabilise un peu, car j’ai l’impression que je pourrais en faire un peu plus pour eux.  Ce sont des êtres vivants, dotés de conscience.  J’ai toujours l’impression que je n’en fais pas assez, que je pourrais donner plus d’attention.

 

 

 

 

            Je suis arrivé à Londres.  Tout coûte horriblement cher.

 

 

 

 

 

Brighton

04.03.09

 

            Tout semble bien aller pour moi.  Tout s’est enclanché comme je pouvais en avoir besoin.

 

            J’ai maintenant une chambre chez Salma, rencontrée au yatra de l’été dernier, en France, et j’ai ma première entrevue pour un emploi demain.  Ainsi qu’une autre après-demain (jeudi), et plusieurs offres d’emploi intéressantes en vue.

 

            Londres était trop chère, beaucoup trop chère – 43$ CAD par nuit pour un lit en dortoir, le logement le moins cher que j’aie trouvé – alors je suis parti à Brighton, là où j’avais l’intention de m’installer.  Beka, avec qui j’ai fait deux retraites en Inde, y habite, ainsi que Corinne, du yatra elle aussi.  Malefu, une Allemande rencontrée en Inde et travaillant à Londres ces temps-ci, n’était pas rejoignable.  J’aurais bien aimé la revoir.  Plus tard.

 

            J’arrive à Brighton, Beka n’est pas là, Corinne répond alors que je désespérais et m’enlignais vers un lit d’hotel en dortoir.  Je suis resté trois jours chez Corinne, qui habite avec quatre autres sympathiques femmes bouddhistes, le temps de me trouver une chambre chez Salma, de postuler pour quelques emplois et de me faire mes premiers repères d’orientation dans la ville et dans les structures sociales.  Ça aide énormément d’avoir quelqu’un de confiance pour aider, guider, répondre aux questions, lorsqu’on débarque dans un pays qui n’est pas le sien pour s’y installer et y travailler.

 

            Tout fonctionne vraiment bien pour moi jusqu’à maintenant.

 

            Il y a juste une chose :  C’est frette !!

 

            C’est humide, c’est froid, ce n’est pas vraiment assez chauffé à l’intérieur (je suis tout emmitouflé dans mon sac de couchage pour écrire) et je n’ai plus de cheveux pour m’isoler la tête.  Et c’est souvent gris, aussi.  C’est l’Angleterre…..

 

 

 

 

Brighton II

04.03.12

 

            Bon, je n’ai pas encore vraiment écrit.  Quoi dire ?

 

            Je comprends maintenant que la bouilloire soit un élément essentiel d’une cuisine anglaise.  Tout va bien quand la bouilloire est sur le feu.

            Et je comprends aussi pourquoi ils boivent autant de thé.  Ça aide beaucoup avec un froid humide du genre.

 

            Je porte ma tuque dans la maison, deux paires de pantalons et présentement quatre chandails, un polar et un coton-ouaté.  Et je suis couvert par mon sac de couchage, en plus.

 

 

 

 

Brighton III

04.03.14

 

            Salma vient de partir pour dix jours.  Pour une retraite.  Les cours d’université à Londres, un essai important à remettre, des problèmes à la maison, la pression, le stress, la température…….  Elle en avait besoin, et elle a eu le courage d’arrêter.

 

            J’ai monté le chauffage.  Il fait 15 ºC en permanence à l’intérieur.  C’est l’humidité, surtout, qui dérange.  Elle empêche le linge à vaisselle de sécher au complet.  Les feuilles de papier sont molles.

 

            Kashka, la chatte toute blanche, vient de se nicher sur moi, sur la couverture, à côté de ma tasse fumante.  De la musique indo-ourdou-arabe sort du lecteur CD.  Il y a plein de disques que je ne connais pas, avec de la musique que je n’ai jamais entendu.

 

            J’ai l’intention de chasser l’humidité, la morosité, et que la maison soit plus chaleureuse lorsque Salma reviendra.

 

            J’ai tendu une corde à linge dans le couloir, de la charnière d’une porte jusqu’à la rampe d’escalier, pour faire sécher mon linge fraîchement lavé.

 

            J’ai un emploi de correcteur de français pour des jeux vidéos en traduction.  Je débute mardi.  Il a fallu que j’aille m’acheter une chemise blanche, des pantalons noirs et une cravate en catastrophe pour l’entrevue.  Maintenant je n’en ai plus besoin, la chemise traîne sur mon sac, à côté des pantalons noirs, la cravate est sur la poignée de porte.  C’est stupide, des conventions comme cela.  Je suis allé à l’entrevue avec mes grosses bottes de marche et mon polar La Cordée, de toute façon.

 

 

 

 

Première journée de travail, Brighton.

04.03.16

 

Je me suis acheté un vélo, hier.  Mes problèmes et limitations de transports locaux sont réglés.  Mon rayon d’action effective vient de s’agrandir considérablement et de façon assez homogène, comparativement à l’ancien squelette de lignes d’autobus que je pouvais auparavant parcourir.  Un mois de passe d’autobus, mon vélo est payé, et ensuite mes déplacements sont l’équivalent de gratuits.  Achetez 1 mois, obtenez-en 11 gratuitement (en supposant un changement de vélo annuel).

 

            Je trouvais qu’il avait fière allure, ce vélo dans ma chambre, attendant seulement d’aller avaler la route sous ses pneus.  J’ai même ouvert ma carte de l’Europe, pour voir à quelle distance était le sud de la France.  Mettons 1000 km, en étant généreux.  Trois semaines, pas plus, si on (je) y va très tranquillement.

 

            Le vélo est tellement un moyen de transport extraordinaire…

            (Un VPH – Véhicule à Propulsion Humaine, comme dirait Dom.  Le moyen de transport le plus optimal en ce qui a trait à la consommation d’énergie par kilomètre, comme dirait Japy.)

 

            Bon, je pars.  Je parlerai de mon travail plus tard.  J’en ai long à dire…

 

 

 

 

Brighton, chez moi, le soir.

04.03.17

 

            Bon, mon travail.

 

            Déçu n’est pas le terme exact.  Désabusé non plus, ni blasé, mais peut-être un peu plus las, révolté et triste à la fois, écoeuré tranquillement.

 

            J’aide à mettre sur le marché des produits complètement inutiles et stupides, mais vraiment complètement futiles et indus.  Indus.  Qui n’ont pas lieu d’être.

 

            Je crois que je ne garderai pas cet emploi très longtemps.  J’espère, en fait, que je ne garderai pas cet emploi très longtemps.

 

            Je teste des jeux pour téléphones portables (cellulaires) et pour consoles (XBox, PS2, GameCube, GameBoy Advance, etc.).  Or, les jeux qu’on m’a fait tester sont tous simplement idiots et abrutissants à jouer.  C’en est dégradant.  Mais ils ont de belles couleurs, de beaux graphiques.  Même pas difficiles, ou suscitant le défi, l’envie de dépassement, non, attirants par leur facilité, par leurs artifices visuels, par l’impression de « progresser » dans une certaine quête suivant des étapes pré-mâchées, toutes aplaties d’avance,  Comme les jeux pour enfants où il faut entrer un cylindre dans un trou rond, un cube dans un trou carré et une forme Tobleronidale dans un trou triangulaire, mais avec des graphiques 3D, des textures et des polygones pleins de couleurs vives animées.  L’effort intellectuel est du même ordre.

 

            J’ai vraiment envie de contribuer à ça, moi ?

 

            En fait, non, ce n’est pas ça qui me dérange vraiment.  Je suis venu ici pour me prostituer, pour échanger de l’argent contre ma force de travail (ou contre mon temps d’existence et de conscience), alors des trucs idiots et inutiles, je peux en faire, je m’y suis préparé.

            Ce qui me dérange, c’est de voir l’ampleur des efforts collectifs, la quantité incroyable de force de travail (ou d’unités Personne-Temps) investis dans un aspect absolument mais complètement accessoire de notre société.  C’est de constater à quel point les ressources de notre monde sont très médiocrement allouées.  Tous ces cerveaux travaillant à bâtir et développer des trucs cons et inutiles (et toute l’immense infrastructure bureaucratique et logistique, sans parler des dépendances côté marketing et publicité, nécessaires pour supporter tout cela).  Tous ces gens qui ne travaillent pas à l’amélioration de notre société et de nos conditions de vie réelles (comme, peut-être :  énergie solaire et autres sources d’énergie propres et renouvelables, systèmes de transports collectifs, techniques de production plus optimales et moins polluantes, méthode de désalinisation de l’eau de l’océan pour en faire une l’eau potable, techniques de fertilisation des déserts, méthodes de réduction des déchets post-consommation et recyclage / réutilisation des déchets en totalité, etc, etc, etc…..).

 

            Lorsqu’on est occupé à garnir d’or notre porte d’entrée, on n’a pas le temps de s’occuper du plafond de notre cuisine qui est à demi effondré.

 

            On pourrait en accomplir des choses, collectivement, si toute notre force de travail était dirigée vers les bons objectifs !

 

            C’est incroyable la quantité d’ingénieurs qui passent des années à concevoir des boulons à tête creuse pour diminuer le poids d’une voiture d’une fraction d’un pourcent, ou une panoplie de gadgets électroniques minisculement utiles (et fondamentalement superflus), ou d’autres gens à effectuer quantité d’autres tâches en absolu inutiles, alors que ce n’est pas le travail réel qui manque !

            Si, dans une famille de 4 personnes, il y en a 3 qui passent leur temps à re-peinturer et à re-designer le salon, cela handicape énormément l’équipe entière puisqu’il ne reste qu’une personne qui peut s’occuper de la maison entière, de remplir le frigo, de faire la nourriture, le lavage, la pelouse, les entretiens…  Si les 4 s’y mettaient, ils pourraient se poser des panneaux solaires, réduire leurs coûts d’électricité, un système de récupération de l’eau de pluie, réduire leurs coûts de taxe d’eau, cultiver un jardin, faire un BBQ avec les voisins….

 

            « Mais ça coûte cher des panneaux solaires, c’est pour ça qu’on en a pas…. »

            Bien c’est ça que je dis, crétin !  Il y a 20 ans, c’était hors de prix et impensable d’avoir une télécommande de démarrage à distance et de déverrouillage des portes pour sa voiture.  Maintenant, ça ne coûte plus rien et ça vient de série avec les voitures neuves (j’avais les portières électriques avec ma Corolla 2002).  Où est concentrée la plus grande masse de cerveaux (ingénieurs, électroniciens, informaticiens, etc.) ?  Combien de centaines de milliards sont investis chaque années dans la recherche et le développement du côté automobile ?  (Et encore du coté militaire ?...)

 

            Moi j’aurais préféré des panneaux solaires.

(Ou une voiture fonctionnant avec l’énergie du champ magnétique terrestre, pourquoi pas ?  Des humains sont allés sur la Lune, vivants, et en sont revenus, et leur ordinateur de bord était moins puissant qu’une calculatrice scientifique d’aujourd’hui valant 25$.....

Vous n’avez pas idée de ce qu’on est capables de faire lorsqu’on investit nos énergies de façon intelligente….)

 

 

 

 

Donc je ne crois pas que je vais rester longtemps à cet emploi-là.  Mon temps de conscience est nécessaire ailleurs.

 

 

 

 

Chez Beka, Rodnell, à 10 miles de Brighton.

04.03.20

 

Le train m’a débarqué à peut-être la plus petite station d’Angleterre :  une toute petite plate-forme entourée d’une clôture, au milieu des champs, pas un seul bâtiment en vue.  Une pancarte devant le pont en bois qui fait franchir une rivière à la petite route en terre et grosse garnotte :  « Caution, weak bridge ».  Super !

 

Beka vit ici, dans un petit bijou de bled minuscule perdu dans les collines de la campagne anglaise.  Ici, pas besoin de barrer son vélo.  Celui de Beka traîne depuis 7 mois juste à côté, sans jamais avoir disparu.

 

Plein d’idées et de trucs intéressants me viennent en tête !  Beka suit un cours de permaculture.  Je feuillette ses notes et son journal…

 

 

 

 

À ma job, Brighton (Hove), UK

04.03.26

 

Je sirote mon chocolat chaud, assis devant l'écran, en attendant que 18h00 arrive.

 

Ah, de l'action ! Je viens de recevoir un courriel !

 

 

Bon, rien de trop important....

 

J'ai débuté ma journée par presqu'une heure de méditation. On m'a dit de m'asseoir et d'attendre. Alors j'ai attendu. Ensuite ce fut la pause. Les gens se sont levés pour aller dehors, alors j'y suis allé aussi. Pour reposer les yeux, à force de regarder l'écran, ça a l'air. Après j'ai cru comprendre que le jeu que je devais tester en français - dans un laboratoire spécial où ne peut y entrer ni papier, ni crayon, ni téléphone ni équipement électronique quelconque, par peur des fuites - n'était, pour une raison ou pour une autre, pas testable aujourd'hui. Alors je suis resté dehors à parler avec une Espagnole un bout de temps. Ensuite on nous a référés à quelqu'un qui nous a convertis en préposés au recyclage. Alors nous avons trié et broyé le papier de recyclage confidentiel (j'ai appris des trucs très intéressants, d'ailleurs) pendant quelques heures.

 

Le dîner m'a permi d'apprécier le bienvenu Soleil, un peu trop rare ces temps-ci, dans un joli et calme parc en compagnie d'une Italienne. Et maintenant je suis rendu ici, après avoir faxé des papiers pour ma caisse populaire qui s'amuse à bureaucratiser (c'est pas trop grave, quand je les appelle, je le fais à frais virés...), magasiné des vols d'avions pour la France ou ailleurs en Europe, vu des photos de mon party d'adieu #2, trouvé une auberge de jeunesse près d'un endroit où je devrai aller et envoyé quelques emails. Il ne me reste que 50 minutes de la journée à passer.

 

Je crois que je serais dû pour une pause maintenant, non ?

 

 

J'irai peut-être au pub tout à l'heure avec les gens d'ici. Je ne bois pas et d'habitude les bars m'ennuient, mais un pub ce n'est pas pareil et la dernière fois ce n'était pas si pire. Il y a un Québécois très sympathique, François, qui a aussi de bien bonnes idées et conceptions, et quelques autres personnes agréables à converser. L'âge moyen au bureau tourne entre 25 et 30 ans, j'ai l'impression. C'était ridicule de venir avec une cravate à l'entrevue. (Y'a un gars avec un chandail "Legalize Murder", l'autre les bras pleins de tatoos, un autre avec un bas de nylon sur la tête, une fille avec un chandail de Kiss les manches coupées et d'autres avec un paquet de piercing un peu partout. Ils sont tous bien sympathiques.)

 

Brighton c'est ça. J'ai vu des cheveux plus colorés ici que je n'en avais vu à Montréal. Des punks, du monde alternatif, des bouddhistes, des foqués, plein de gens.

 

Soit dit en passant, le mouvement punk est un mouvement totalement non-violent. Le "mohawk" sur la tête symbolise la liberté, la puissance. Et non pas l'arrogance et la violence, comme on voit trop souvent.

 

Beaudelaire se teignait les cheveux en bleus, l'avais-je déjà dit ?

 

 

Je viens d'avoir un nouveau soubresaut d'action : Un courriel pour me dire que je travaillerai lundi et mardi. (Je suis "à contrat", via une agence de placement, alors je ne connais pas à l'avance si je travaillerai plus tard. Mais la responsable, une Canadienne, m'est bien sympathique, et les gens autour aussi, alors je ne m'en fais pas. On m'a aussi dit que j'avais eu un bon résultat au test d'aptitude pour rentrer ici.)

 

Bon, 30 minutes.....

 

Je crois que je vais aller voir ailleurs si j'y suis....

 

 

 

 

Brighton, chez Salma

04.03.27

 

            « This is the strangest life I’ve ever known.... »

                        The Doors, Waiting for the Sun.

 

 

 

 

Brighton

04.03.28

 

            J’ai passé la journée avec Corinne, à marcher en vélo sur le bord de la mer.  Il faisait Soleil, il faisait beau.

 

            J’ai réparé leur ordinateur, de quelques clics magiques aux néophytes.  J’ai rempli mon sac à dos de fruits et légumes achetés au marché.  Pour £10, j’avais un sac plein à craquer qui pesait au moins 10 kilos.  Cela me fera la semaine entière, et plus.