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Chroniques d'un voyageur parmi tant d'autres

(Benoit Martin aux Indes et au Népal)

 

Suite des textes qui n'avaient pas encore été publiés, couvrant la période de mai 2003 à mon retour, en septembre 2003.

 

  

Jour 19 :  Tatopani

03.05.25

 

Il y a des canards qui marchent dans la salle à manger extérieure de mon « lodge ».  Il pleut dehors, il est 14h48 et j’irai probablement m’ébouillanter et me cuire un peu dans la source plus tard.  S’il pouvait déluger, ce serait bien agréable.  Ce fut le cas hier, mais j’étais hors de l’eau, occupé à me faire battre aux échecs.

 

            J’ai acheté un kilo de lait en poudre et un autre demi-kilo(?) de Horlicks.  Je crois que j’ai fini par me désespérer de me soucier du poids que je transporte pour finir par ne plus m’en préoccuper.  J’avancerai plus lentement, je ferai des journées moins longues.  Je suis rendu avec 8 livres avec moi.  Un autre de Fritjof Capra, la suite, en quelque sorte, de Tao of Physics, que j’ai à peine débuté à Pokhara, et On the Road de Kerouac, un classique, semble-t-il, qui a occupé la majeure partie de ma journée jusqu’à maintenant.  La mousson est proche, tous les après-midis(?) sont mouillés, encore plus qu’en altitude.  C’est humide, l’air est lourd.  J’ai trouvé un gentil petit resto local, avec des prix me convenant et n’ayant pas de menu.  Le gars m’a dit que Jésus était né en Amérique et m’a montré une Bible en népalais.  Le repas fut excellent.  Le gars s’est mis à courir après son coq dans la cuisine, les bras grands ouverts.  Un porteur s’est arrêté pour manger, habillé d’un chandail de Metallica.

 

            J’ai cru comprendre, en lisant, que le nom Mountain Dew signifie « Rosée de Montagne » ?

 

 

 

 

            Je regardais un Israélien, Amit, jouer aux échecs contre le serveur Népalais :  comme beaucoup de voyageurs, il n’était pas rasé, les cheveux longs un peu mêlés, le chandail usé et troué, en pantalons de tissus mince et lousse peu coûteux, nu-pieds dans ses gougounes (flip-flops), tandis que le serveur en face de lui, comme beaucoup d’Indiens et de Népalais (surtout les jeunes), ressemblait fortement à un Tommy wannabe :  les cheveux lisses bien peignés, bien rasé de ce matin, les pantalons propres qu’on dirait neufs et repassés (avec des poches style « cargo » sur le côté), un chandail style polo à trois boutons d’une couleur éclatante, une belle montre toute reluisante au poignet, portant un nom réputé (une copie, bien sûr), bref habillé comme s’il allait souper dans un restaurant chic de Paris.  Sauf qu’on est à Tatopani, encore à deux jours de marche (par un raccourci) de la route la plus proche, et qu’il était dix heures du matin.  Ils misent beaucoup sur le côté matérialiste, l’apparence, l’argent par ici.  Tandis que nous, voyageurs, tentons majoritairement de fuir la domination de ces valeur que nous considérons comme une impasse.

 

            (Mais comment dire :  « Vous n’avez pas besoin d’argent, ça n’apporte pas le bonheur, vous êtes déjà heureux, regardez vos montagnes, l’endroit où vous vivez, votre mode de vie, c’est magnifique ! » ? ....)

 

            Je crois qu’ils souffrent du sevrage d’une drogue excessivement addictive :  l’argent facile.  L’Israélo-égypto-brésilio-française Rita, rencontrée de nouveau à la source, était bien d’accord avec moi.  Ils ne semblent pas heureux.

 

 

 

 

J’ai rencontré une Québécoise, Roxanne, à la source chaude tout à l’heure.  Elle a deviné que j’étais Québécois en me voyant arriver ce qui lui a été confirmé par mes paroles (mon accent) et ma fleur de lys sur l’épaule.  Nous étions tous deux bien d’accord :  Ceux qui ne sont jamais venus en Inde ne savent pas ce qu’ils manquent….  Il y avait aussi Garciella, une Argentaine(?) vivant à Montréal.  Elle fait son doctorat à l’Université de Montréal en études [nom qui serait trop long à écrire ici, un peu comme celui qui faisait le sien (son PhD) sur la variation du prix du beurre au Moyen-Âge].  J’ai bien souri en l’entendant dire « Tabernacle ! ».

 

 

 

 

–  « What is this ? »  [pointant la sauce brûnatre dans mon dal bhat]

–  « We call it “Bhang pickle”.  Marijuana seed sauce.  Good, isn’t it ? »

–  « Oh….   yes. »

 

 

 

 

            La rivière, le torrent, ronfle, rugit en bas de ma fenêtre, aussi fort que l’autoroute Décarie.  Le débit est maintenant trop fort, je pourrais très difficilement la traverser à gué (un peu comme l’autoroute Décarie).

 

            J’ai une vilaine plaie sur le dessus de mon pied gauche, à la base de mon orteil du milieu, née de ma botte.  J’y sens un combat virulent s’y dérouler et peux y voir les traces de cette activité.  Je désinfecte le champ de bataille matin et soir, avec mon brandy à l’orange (mais pourquoi est-ce que j’ai acheté ce brandy ??).

 

 

 

 

Jour 20

03.05.26

 

            Il ne s’est rien passé du tout durant la dernière heure, au moins.

 

 

 

 

Ah bien.  J’ai vécu deux fois le 17 mai, il semblerait.  Ce qui veut donc dire qu’on est le 27 aujourd’hui, et non pas le 26.  Ça a tellement d’importance ici, de toute façon.

 

 

 

 

            14h52 :  Tourné de côté, mis la carte d’affaire de la Tukche Distillery – c’est mon signet – à la page 194-195 de mon livre, mis le pied à terre, pris mon chandail sur l’autre lit et mis mes bas et mes bottes, je m’en vais manger un beignet frit.  Oui, je crois que c’est une bonne idée…

 

 

 

 

            Deux de gagnées, trois perdues, 2 pat contre Amit aux échecs, ça s’en vient mieux.

 

            Une lampée de brandy (ouch !) sur mes orteils…  Ça aussi ça s’en vient mieux.

 

            Je n’ai pas bougé d’ici aujourd’hui (sauf pour un dal bhat à 60 NRS dans un autre resto local (au lieu des 100 ou 150 NRS du resto du lodge)).  Je ne sais pas si je bougerai demain.  P’tête bien qu’oui, p’tête bien qu’non.

 

 

 

 

Jour 21

03.05.28

 

Bonne fête Patrick !  (C’est mon frère et c’est sa fête aujourd’hui.  Ne peux pas l’appeler, le téléphone n’existe pas ici.  Mais je pense à lui.)

 

 

 

 

Est-ce la rivière qui coule dans une vallée, ou la vallée qui est créée par une rivière qui coule, ou les deux à la fois ?

 

 

 

 

Je devrais me mettre à parler tout haut, me parler à moi-même, comme ça si un jour je suis un personnage d’un livre ça va être beaucoup plus facile de suivre l’histoire et de me comprendre (parce que c’est plate si un personnage ne dit jamais rien et qu’on ne comprend pas du tout ce qu’il fait et pourquoi).

 

 

 

 

J’ai terminé On the Road, lu The Old Man and the Sea, joué une douzaine de parties avec Amit (score final à mon net désavantage, malgré quelques bons coups de ma part, mais beaucoup trop d’erreurs aussi), me suis baigné deux fois aux sources pas assez brûlantes (je voulais pouvoir fondre et m’étaler par terre), et mangé un très bon dal bhat avec champignons cueillis dans la jungle.  Ce fut tout, avec trois morsures d’insectes sur un pied (le même que j’asperge de brandy régulièrement), deux sur le dessus et un en-dessous, qui enflent et démangent pas mal.  Et je n’ai jamais pu voir ce qui m’a fait cela.  Je pars demain (d’ici).  J’irai faire le trek (tiens, mais je suis encore en trek, je n’ai pas fini le tour des Annapurnas !) du Sanctuaire, aka l’ABC, l’Annapurna Base Camp.  Si je ne suis pas trop paresseux, si j’ai assez d’énergie.

 

 

 

 

            Il est dit, à la fin du livre, que Hemingway est « mort par suicide » (« He died, by suicide, in Ketchun, Idaho, in 1961. »)  Il ne s’est pas suicidé, non, c’est un trop grand auteur, il est « mort par suicide »….

            Ça aide un peu à comprendre son livre.  Les personnages de Kerouac se complaisent aussi pas mal dans la merdicité [de l’adjectif « merdique »] de la vie, avec la sorte de désespoir grisâtre que cela implique, ou simplement d’absence de futur heureux réellement tangible.  Malgré l’intérêt de ces livres, je ne suis pas d’accord avec eux sur la teinte qu’ils [les auteurs] donnent à leur représentation de la réalité, qu’ils décrivent par le biais de ces dits livres.  Bien oui, c’est dur la vie, je le sais, on le sait tous.  Mais j’ai une toute petite impression en dedans de moi qui me dit que s’ils ont une vision, disons, pessimiste, pour simplifier les choses, de la vie, c’est qu’ils ont manqué quelque chose, c’est qu’il y a de quoi qu’ils n’ont pas vu.

 

            Comme a dit Ajay, oui, le malheur, la détresse, le désespoir et la rage contre l’absurdité des misères de la vie a servi d’inspiration pour de splendides et extraordinaires œuvres, mais je crois tout de même qu’il est possible de trouver une inspiration aussi puissante (et même plus, puisque constructive) dans le bonheur.

            Le malheur n’est pas nécessaire.  Trop souvent on s’y attache et on s’y complaint, on s’y réjouit, en quelque sorte, on est heureux d’être malheureux., on se crée une identité avec ce malheur.  Notre « personnage » en est un malheureux, triste en son essence, et sans cet aspect, notre personnage ne peut être.  Tendances auto-destructices en quelque sorte.

            Ce schéma, ce « pattern » m’apparaît clairement et je le vois bien parce que je l’ai déjà reconnu chez moi.

 

 

 

 

Jour 23

03.05.30

 

Sikka -> Deurali,  2000m -> 3180m

Hier, Tatopani -> Sikha,   1190m -> 2000m

 

 

 

 

            Journées chaudes, où la sueur me couvrait et me faisait briller au Soleil, lors de ces montées sans fin.  Hier j’ai pu tordre mon chandail, aisément, et aujourd’hui je l’ai mis sur la corde à linge aussi mouillé que si je venais de la laver.  Il n’y a pas trop de Soleil, c’est un peu plus frais ici, je crois qu’il sera encore humide demain matin.

 

            J’ai pris un « raccourci » qui n’était pas sur ma carte, de Chitre à Deurali, un petit sentier minuscule, parfois à peine plus large que mon pied, qui disparaissait souvent en débouchant sur des clairières, suivant le fond d’une vallée en remontant continuellement vers la convergence des deux flancs, au travers de la jungle avec ses arbre tortueux recouverts de mousse dégoulinante de partout, montant, montant en encore montant, sans fin, vers le sommet de la forêt qu’on croit continuellement atteindre mais qui se repousse plus loin, encore et toujours, puis c’est presque une falaise à grimper, en suivant les dépouilles des ruisseaux à sens inverse, seul au milieu de nulle part, sans croiser personne en trois heures (c’est pas vrai, j’ai vu trois Népalais dans les premiers temps, ainsi que des cheveux (des « chevals », maudits analphabètes !) et des buffles d’eau, seuls), sans aucun bâtiment non plus, à part un squelette de cabane qui appartient maintenant à la forêt, sur mon petit sentier qui existe à peine, dans cette immensité verte et humide, avec mon estomac qui réclamait un immense dal bhat à volonté ou quelque chose d’aussi gros.  Je visais Ghorepani, 2750m, le raccourci m’emmenait jusqu’à Deurali, plus loin, que je croyait être moins haut.  Non, Deurali est à 3180m….

 

            Demain, ou après-demain, la piste me rabaissera à 2000m pour ensuite me faire monter à plus de 4000m, l’ABC, dans la prochaine semaine.  Si je me rends jusque là (ce qui n’est pas encore certain, je peux aussi bien me tanner et revenir à Pokhara ou bien me casser la gueule à quelque part et faire un tour d’hélicoptère en prime), j’aurai grimpé, à pied, l’équivalent de la pleine hauteur de l’Everest (8848 ou 8850m).

 

 

 

 

            Du bambou (de jeunes pousses) dans mon dal bhat, c’était délicieux.  Un des meilleurs que j’aie mangé, préparé avec soin et amour par une gentille Népalaise aux yeux rayonnants.  Un endroit adorable, sur une piste peu fréquentée, reliant celle du circuit de l’Annapurna à celle de l’ABC, utilisée par les trekkeurs qui font l’ABC directement à la suite du circuit, donc très peu achalandée en ces années de précarité touristique.  Le sentier est peu large.  Ils n’ont pas l’électricité ici.  Moi ça me va.

 

            Un nuage nous a infiltrés, tout est blanc autour, et maintenant il pleut.  Mais il fera beau demain.

 

 

 

 

Jour 24

03.05.31

 

Deurali -> Chhomrong (en haut)

3180m -> 2000m -> 2300m

 

            Mon chandail était encore humide ce matin, et il le sera encore demain.  Il n’a évidemment pas séché en étant sur moi aujourd’hui.

 

            Demain je plonge à 1900m avant de rebondir pour une ascension continue jusqu’à l’arrivée, dans quelques jours.

 

            Mes deux bouteilles de plastique vides, fermées hermétiquement, me servent de baromètres pour évaluer si le changement d’altitude indiqué par ma carte est véridique.  Ma boussole également, avec sa petite bulle d’air se matérialisant au-dessus de 2000m et grossissant de plus en plus en s’élevant.

 

 

 

 

Jour 25

03.06.01

 

Chhomrong -> Deurali (pas le même que hier matin)

2300m -> 1900m -> 3231m

 

Ça fait trois jours que mon chandail orange n’a pas été sec un seul instant et ça risque de continuer encore un peu…

 

            Je marchais dans la jungle, prenant ma douche quotidienne de sueur, et il s’est mis à pleuvoir.  J’ai mis ma housse sur mon sac et continué, moi j’étais déjà tout trempe, ça ne changeait pas grand-chose.  Et j’étais dans la jungle, à monter sous la pluie, j’étais dans le nuage (et me disais devait donc pleuvoir plus sur mes pieds que sur ma tête), il pleuvait très beaucoup, le tonnerre m’a dit que ce n’était pas près d’arrêter, j’étais tout mouillé mais je ne remarquais pas de différence, comme si la pluie ne m’atteignait pas.  Je pataugeais dans le ruisseau qu’était devenu le sentier, les roches étaient glissantes, les traversées de rivière gonflées devenaient plus difficiles.  Les racines d’arbres tordillées lustrées par l’eau ressemblaient à des serpents.  Et je marchais seul dans la jungle, sous la pluie qui ne cessait pas, dans un espace-temps tout autre que ceux que j’ai connus...

            Mais elle a cessé [la pluie], et ça n’a pas changé grand-chose pour moi.  Et je continuais à monter, le Soleil restait caché.  J’ai décidé d’aller trop loin pour aujourd’hui, entre autre parce qu’on n’a pas voulu négocier (alors que je voulais) le prix d’une chambre à la seule guest house d’un village, et il s’est mis à pleuvoir à nouveau, mais une pluie froide, et le vent cinglant s’est levé sur moi, en short et en t-shirt tout trempes.  Je me rendais à 3200m et je le savais, et j’espérais bien me rendre avant que je ne puisse plus bouger mes bras ou mes mains.  C’était pas mal frette.

 

            Je resterai probablement ici demain, pour faire sécher presque tout mon linge, ma housse de sac n’est plus imperméable, on dirait.

 

            J’ai fait aujourd’hui ce que je prévoyais faire en deux jours.  Je ne suis qu’à une journée de marche de l’ABC, et à trois ou quatre ou cinq jours de Pokhara.

 

 

 

 

Jour 26   -   Deurali (en haut) II

03.06.02

 

            J’ai dormi dans mon sac de couchage humide, retourné à l’envers (comme un bas), pour avoir la membrane imperméable contre moi.  J’ai, un peu à ma surprise, très bien dormi, une de mes meilleures nuits depuis quelques temps.  Quand j’ai vu de la lumière dehors, j’ai sauté en-dehors de mon sac de couchage et suis sorti, nu-pieds, pour voir le matin.  Pas un nuage, les montagnes vives, précises, accentuées, dramatiquement superbes tout autour.  Nous sommes dans une gorge au fond de laquelle coule la Modi khola, alimentée par quantité de minces cascades descendant du ciel en sciant les rochers.  Au sud, les montagnes sont plus basses, plus rondes, et on voyait entre elles les couches de ciel aux couleurs différentes empilées les unes par-dessus les autres alors que le Soleil se levait, encore caché.  Et au nord, de massifs pics rocheux nous surplombant avec immensité nous barraient la vue.  Derrière ceux-ci, à quatre heures de marche, se trouve le camp de base, au cœur des Annapurnas.

 

            Je suis retourné me coucher après quelques minutes.  Et j’ai fait un rêve qui m’a marqué par sa clarté et sa précision, dont je me souviens nettement.  J’allais rencontrer quelqu’un que je connaissais, sans le connaître, quelqu'un qui savait.  Je fus très bien accueilli et l’on commença à m’expliquer des choses.  Plusieurs phénomènes très étranges et difficilement explicables (le  cerveau à côté, dans un buste, qui me parlait, téléportation et changements en un clin d’œil) se sont produits, et c’était normal car c’était comme cela.  Ensuite l’entité s’est transformée en jeune femme teintée de bleu-mauve, d’une couleur éblouissante et extraordinairement agréable à regarder.    J’étais tenté par le désir de la proximité, mais savais que c’était une trappe, un obstacle à surmonter, que d’autres réalités et possibilités bien plus intéressantes et précieuses attendaient passé ce stade.  Et puis elle m’a dit qu’elle était en train de me perdre, je me sentais dériver au loin, j’entendais la suite de ses mots mais sans les comprendre, en sachant en même temps que je manquais quelque chose.  Et j’ai su que je rêvais, ai fait un effort pour ne pas me réveiller, mais mon rêve a évolué, ce n’était plus le même, n’avait plus cette saveur qui m’indiquait une importance et a abouti à un pattern relativement fréquent, une lutte contre des ennemis que je n’arrivais pas à vaincre et qui me poursuivaient sans que je ne puisse avoir de répit ou de tranquillité d’esprit complète.  Je ne sais pas exactement ce que signifie ce type de rêve [la deuxième sorte], malgré que j’aie en même temps le sentiment de le savoir, un peu comme si j’étais trop près d’une fresque pour avoir une vue d’ensemble et savoir ce qu’elle représente.

 

            Mais j’ai l’impression d’avancer, j’ai l’impression d’aller quelque part (métaphysiquement parlant).

 

 

 

 

Jour 27

03.06.03

 

            « Did you know that the vast majority of the thoughts you think and the emotions you feel aren’t your own ? »

(Rama-Dr Frederick Lenz, Surfing the Himalayas – Conversation and Travels with Master Fwap, Coronet Books, Hodder and Stoughton, London, 1996, p.74.)

 

            « In the West, Buddhist monks are thought of as oddities.  Most Westerners believe we [Buddhist monks] are the remnants of an impoverished Third World society, upholding beliefs that have been outmoded by contemporary science.  That’s, I am afraid, the stereotypical view of the Far Eastern monk :  he has a shaved head, wears an ochre robe, and is no longer relevant to the contemporary world.  That is the view as seen through round Western eyes. »

(Idem, p.110-111.)

 

 

 

 

ABC, 4130m

Deurali -> ABC,  3231m ->4130m

 

            « Il [Carême] va pour lui dire que les études c’est quand même important, et il s’aperçoit qu’il ne le pense plus.  C’est vrai, de savoir des choses, ça aide quand on souffre, mais celui qui ne sait rien il a moins l’idée de souffrir. »

(Didier van Cauvelaert, Vingt ans et des poussières, Éditions du Seuil, ?, 1982, p.?.)

 

 

 

 

            Provenant des livres que je lisais dans les deux derniers jours, quelques mots bien placés exprimant avec concision des idées / notions intéressantes.

 

 

 

 

Jour 28

03.06.04

 

[ABC.]

 

            Je n’ai pas vraiment dormi de la nuit, je ne sais trop pourquoi.  Je suis resté conscient durant de longues périodes, pas vraiment inconfortables.  La nuit m’a quand même reposé.  À 3h00 du matin, je suis sorti dehors, en boxers, pour regarder le ciel.  Les étoiles étaient puissantes, belles, nettes, proches de moi, et le ciel était parfois totalement illuminé de flash de lumière venant d’un ailleurs que je ne voyais pas.

 

            À 4h30, le cadran m’a réveillé en sursaut, pour le lever du Soleil.  Bien habillé, cette fois, je suis sorti dehors et me suis éloigné des bâtiments.  C’était beau, agréable à regarder (quoique, pour être honnête, ç’aurait pu être encore plus beau si le ciel avait été absent de nuages ombrageant le Soleil qui n’était pas encore apparu).  Je suis monté plus haut, de plusieurs centaines de mètres, au sommet de moraines adjacentes.  La pente était vertigineuse et j’ai fait ma première expérience d’escalade de glace, me sculptant des prises à coups de bottes en me répétant à quel point j’étais con de passer par là, que si je perdais prise j’allais joyeusement et incontrôlablement  tomber / glisser jusqu’aux rochers en bas sans aucun espoir de me rattraper.  Mais je suis arrivé en haut, sur de belles pentes recouvertes de neige avec des îlots et des barrages rocheux.  Je me suis assis sur une grosse roche, avec un de mes chandails comme coussin.  Sans bouger, les yeux fermés, je regardais les montagnes et l’immensité vide devant moi.  J’en avais parfois presque les larmes aux yeux.  Seul au monde, sur ma grosse roche dans les airs, je pensais à Ariane, que je reverrai dans un mois, en France, je pensais à ma vie, je pensais à l’univers, je ne pensais à rien, parfois.

 

            Je suis resté longtemps comme cela, là-haut au pied d’un sommet.  Je me suis surpris d’être là, en ouvrant les yeux, et encore plus frappé par l’espace qui se trouvait devant moi.  Des kilomètres et des kilomètres cubes de vide dans lesquels j’aurais pu m’envoler.  Un mur de 8000 mètres, l’Annapurna I, était devant moi.

 

            Je suis redescendu par un autre versant de ma butte, surfant comme un dément dans mes bottes sur les plaques de neige ramollies en surface.  Des pentes parfois à 60°, que je traversais d’un élan, zig-zagant entre les rochers en inventant plein de mudras [positions de bras et de mains ayant une importance dans les pujas tibétains] pour me garder en équilibre.  C’était terrible !  (Comme dirait un Français de France.)  Je n’ai pas eu de neige ni de vrai hiver cette année alors je me suis bien rattrapé ici !

 

            Maintenant, devant mon bol de muesli avec mon lait en poudre, j’attaque mon déjeuner et il n’est que 8h00 du matin….

 

 

 

 

            Couché sur le lit, je regardais par la porte ouverte, au loin, le flanc de la gorge dans laquelle coule encore la Modi khola, sous le temps gris et pluvieux.  Un nuage blanc et dense est apparu, en bas à droite, et s’est mis à grimper en effaçant tout, renflement après renflement, éboulis après éboulis.  Je le voyais grouiller, tâter les arbres de ses lambeaux aérés, puis tout conquérir, tout englober.  Il est même venu sur le pas de ma porte, entrant presque dans la même pièce que moi.  Je suis maintenant nulle part, dans le néant, l’univers s’arrête à dix mètres de moi, après le mur de pierre et les deux ou trois arbres.  Plus rien n’existe au-delà, tout est blanc uniforme éclatant.  Si je marche trop loin, je vais tomber au bout du monde.  (Il y a peut-être une tortue géante qui soutient la guest house, ça expliquerait tout.)

 

            À Deurali je me suis arrêté pour dîner, sur mon chemin du retour, et la pluie prévisible m’a alité ici.  Pas grand-chose à faire…

            J’ai débuté The Turning Point, de Fritjof Capra.  Il met des mots précis et bien structurés sur beaucoup d’idées et d’impressions que j’avais sans les avoir totalement définies ou explicitées.  Ça décrit très bien ce pourquoi j’en veux à l’Ouest, les incohérences flagrantes et les débalancements qu’on y voit.  Mais dans un contexte plus global, une perspective plus grande, plus holistique que, par exemple, celle des autres écolos, seuls de leur bord qui décrient le massacre de la terre, des féministes qui, à leur tour, dénoncent les injustices entre les sexes, de tous ceux qui constatent et déplorent, chacun de leur côté, que telle ou telle chose ne va pas.  Une bien meilleure vue d’ensemble, une intégration de divers éléments expliquant la situation actuelle en accord avec ce que je sais et ce que je perçois.  Des raisons précises pour lesquelles le mode de vie occidental est malsain et déséquilibré.

 

            « Holistique » est un mot à retenir.  Les concepts auxquels il réfère sont, pour moi, bien plus valables que ceux du réductionnisme (consistant à l’étude des caractéristiques des parties pour essayer de comprendre et d’expliquer le tout qu’elles forment (réf. cartésianisme, newtonisme)).

 

            J’aurai sûrement quelques citations à rapporter.

 

 

 

 

Jour 29

03.06.05

 

Deurali -> Jhinu

3231m -> 1700m

 

            Je me suis levé à 4h00 ce matin, ai mangé dans le froid et l’humidité, ai fait mon sac en enfilant mon habit de trekking 3 pièces (chandail, culottes et pantalons) humide, comme toujours, et je suis parti avant que le Soleil n’apparaisse au-dessus des montagnes.  Il n’est apparu que vers midi, les nuages ayant prolongé les montagnes.  Il a pluvioté tout le temps.  J’étais tanné, je voulais m’en aller d’ici.  J’en avais marre.  Donc marcher, marche,  faire du chemin pour me changer d’air.  Je voulais être au sec.  Mais l’affaire c’est qu’on est dans la période de la mousson, qu’il pleut à tous les jours, et que l’humidité est parfois pire que la pluie.  Guillaume, qui avait passé la mousson de l’an dernier à Katmandou m’avait dit :  « Rien ne sèche, tout finit par être humide, rien à faire, c’est horrible ! ».  D’ailleurs, un brin de conversation vient tout juste d’entrer par ma porte, dans lequel une fille vient de dire :  « If the Sun would be there it would be significaly better… ».

            Bon, c’est pas la fin du monde, mais j’ai déjà vu mieux.  Et puis il y a les sangsues aussi….  C’est la première fois que j’en voyais de ma vie.  Les tabar…..!  Le temps de revenir des sources chaudes où nous étions allés nous baigner et nous en avions plein partout.  Et c’est infesté de sangsues dans ce coin-ci.  Excessivement difficile de s’en débarrasser une fois qu’elles ont grimpé sur le ligne ou sur la peau.  Des petits vers très élastiques avec de puissantes ventouses qu’on ne peut pas écraser et qui laissent une plaie bien badigeonnée d’anticoagulant sanguin si on réussit à les arracher (ce qui n’est pas aisé non plus).  J’en ai retrouvé dans mon cou, dans mon dos,  une dans la paume de ma main que j’ai laissée me vampiriser un bon bout de temps (je sentais sa morsure et la sentais pomper mon sang bien clairement, solidement agrippée à moi et tapie contre ma main) avant de réussir à trouver une salière (un des trucs pour les enlever, sinon c’est la brûlure d’une cigarette, le chasse-moustique ou l’abstinence de réaction), et une autre sur mon mollet que j’ai découverte ici alors qu’elle était rendue énorme.  Je l’ai décollée avec du sel et envoyée valser au loin d’un bonne pichenotte rageuse, et elle m’a laissé ce qui est devenu, après une heure, une bonne coulure et éclaboussure de sang à demi coagulé d’une quinzaine de centimètres de long (voir empreinte à la p.102 de mon cahier #5) qui n’est pas encore sèche.  Ça aurait donné le même effet si je m’étais planté un clou à cet endroit.

 

            J’en ai pour cinq ou six heures demain, pour me rendre à Pokhara, je ne sais pas encore comment je vais faire.  Je vais peut-être m’acheter un paquet de cigarettes pour le trajet.

 

 

 

 

            Tiens, je n’avais pas remarqué :  le bas de mon pantalon, côté droit, est couvert de sang de mon combat avec les sangsues….

 

 

 

 

Jour 30

03.06.06

 

Jhinu, 6h00 (du matin) :

 

            J’ai passé les trois premières heures de ma nuit à me réveiller convulsivement, persuadé que chaque chatouillement, chaque démangeaison ou chaque petite sensation dont je devenais conscient était une sangsue.  Je les voyais bouger (dans ma tête) et s’étirer, à leur façon à la fois épeurante et fascinante.  Puis, j’ai pris l’oreiller du lit d’à côté pour m’en faire un plus gros, ai réussi, je ne sais trop comment, à me calmer, me rassurer, à retrouver une certaine confiance, et j’ai bien dormi le reste de la nuit.  À 5h00 je me suis réveillé, sentant la lumière autour et les bruits étranges des oiseaux et des insectes de la jungle.  Leur musique mi-cacophonique mi-rocambolesque était presque hallucinante.  On aurait dit une cassette « Sons de la jungle » ou « Sons extraterrestres », faite en prenant des sons électroniques tous plus bizarres les uns que les autres, passés à répétition à une fréquence que seul quelqu'un ayant fumé un gros pétard peut comprendre.  Des sons à la Pink Floyd, tiens.

 

            Bon, ma dernière journée en trek, théoriquement, il me reste à franchir un barrage de sangsues, à ce qu’on m’a dit.

 

J’ai eu une conversation très intéressante avec James (U.K.), Eden (Ontario) et Julie (Arizona), hier soir.  Ça a débuté avec le livre de Capra que je lisais (The Turning Point), pour enchaîner sur son premier livre (The Tao of Physics), les liens entre la physique et le mysticisme de l’Est, la Science comme religion, la représentation de la réalité qu’elle nous propose, les failles et lacunes de cette vision, la vie, l’espace et le temps (qui, soit dit en passant, n’existent pas, ce n’est qu’une illusion), le bonheur, la méditation, etc….  En fait, j’ai indirectement expliqué pourquoi je n’étais pas certain de terminer ou continuer mes études et, un peu à ma surprise, je me suis rendu compte avoir, à mes yeux, de très bonnes raisons pour ce faire.  Ce fut grisant de discuter, émerveillant et étant émerveillé par divers aspects de la réalité dans laquelle nous sommes, qui est franchement bien plus belle, bien plus intéressante et extraordinaire que ce que l’on nous a appris à prime abord…

 

 

 

 

Pokhara, 16h55.

 

            Cela me fait tout étrange….  Le ciel est lourd, pesant, l’air est dense, mon cœur se sent un peu gros, comme les nuages gris.

 

            Ma déprime du retour….

 

            Cela faisait un mois que j’étais parti, un mois en trek, à vivre dans les montagnes, marchant, me déplaçant presque à chaque jour.  C’était un autre mode de vie.  Je ne me rappelle même pas comment je dois faire, maintenant.  Je fais quoi, je vais où ?  Et il y a des voitures et du bruit.  Quand étais-ce la dernière fois où vous n’avez pas vu de voitures pendant un mois ?  [Est-ce déjà arrivé ?]  Ça implique bien des choses, cela….  (Je n’avais jamais non plus passé un mois sans toucher à un clavier depuis que je me suis mis aux PC, en 1995.)

 

Des montagnes, de la jungle, de la forêt, de la roche, des gens croisés, mais surtout plus d’une centaine d’heures à marcher seul, en silence, un pas après l’autre.  Atteignant des endroits qui me paraissaient inaccessibles, impossibles, interdits.  Me défoncer, aussi, et m’étonner, parfois.

 

            …….

 

            Fatigué, épuisé, vidé….

 

            Mais tellement renforci, aussi.  Je me regardais dans le miroir tout à l’heure, et j’avais vieilli.  Ce n’est plus un garçon que je voyais, c’était maintenant un homme.

 

 

            Puissent tous les êtres être heureux.

            Puissent tous connaître le bonheur véritable.

 

 

 

 

Pokhara IV

03.06.07

 

            Nous pouvions constater, rendus à Nayapul, à la fin du trek, que nous étions de retour dans la civilisation :  les magasins étaient remplis d’inutilités.

 

 

 

 

            « So go ahead.  Take on the world, with the clean freshness of Close Up on your side ! »  (Écrit sur la boîte en carton suremballant mon nouveau tube de pâte à dents « Tingly Red ».)

 

 

 

 

            J’ai passé une belle soirée, hier, avec Julie, James, Eden, Amy et Raj.  Ils sont bénévoles ici, pour quelques mois, dans un orphelinat, une école et un hôpital.  Nous étions au camp de base (l’ABC) ensemble et nous sommes rencontrés à nouveau sur le chemin du retour.  Ils m’ont gentiment raccompagnés de la fin des sentiers jusqu’à Pokhara avec leur camionette affrétée pour l’occasion.  Parmi la centaine de guest houses de Pokhara, la leur était la voisine de celle dans laquelle j’avais laissé mes trucs (que Shannon m’avait recommandée).  Je leur ai donné un sac de couchage et quelques vêtements, pour leur orphelinat, que Shannon m’avait demandé de donner à de bonnes œuvres.  Ils sont partis tôt ce matin, avant mon réveil (je me suis levé tard, à 7h00...).  C’était des gens bien sympathiques.

 

            Je porte les stigmates de tous ces jours de marche :  quatre ou cinq diachylons sur les pieds, traces de sangsues à divers endroits, les jambes criblées de morsures de brûlots ainsi que diverses petites plaies et égratignures un peu partout sur les bras, les mains, les jambes et les pieds.

 

            Bon, j’ai du lavage à faire…

 

 

 

 

Pokhara V

03.06.07

 

 

            Le gros désavantage d’utiliser un sceau normalement utilisé pour laver du linge pour filtrer son eau est que cela laisse un arrière-goût de savon passablement douteux…..

 

            Y fait chaud….  Pas de thermomètre avec moi, mais ça ne doit pas être loin des 25-30°C certain….  Il y a trois jours, à la même heure, je lisais mon livre avec des gants, couché tout habillé dans mon sac de couchage.  Là, je marche len-te-ment dans la rue.  Pas question de faire le moindre effort ou de s’activer un tant soit peu.  Et, comble de malheur, je n’ai pas faim à cause de la chaleur….

 

            J’ai encore acheté trois livres (ah, j’avais oublié de le dire, mais j’avais acheté deux autres livres dans la dernière semaine de mon trek, un de Castaneda et l’autre d’un inconnu pour moi, Rama-Dr Frederick Lenz, qui s’est lu comme du beurre fondu, en moins d’une journée), deux d’Arthur C. Clarke (Odyssée 2 et 4) et un autre d’Asimov (Fondation and Empire (la suite)), tous en anglais.  Ça me faisait penser que 2001 :  Space Odyssey est un des derniers films que j’ai vus avant de partir (je l’ai vu en CD, sur divx).  J’ai encore les dernières grandes mesures de la trame finale en tête….  (Le seul film, à ma connaissance, dans lequel les vaisseaux spatiaux se déplacent en silence dans l’espace (il ne peut pas y avoir de son dans l’espace, il n’y a pas de médium (d’air) pour le transporter)).

 

 

 

 

            Pourquoi quand je mange un biscuit, je le place toujours « à l’endroit », c'est-à-dire le tenant dans ma main orienté de la même façon qu’il était sur la plaque qui l’a cuit ?

 

 

 

 

            En mangeant d’excellentes pâtes crémeuses, avec du pain à l’ail et une salade (le tout pour 1,90$ CAN, un petit luxe), j’ai regardé Trainspotting, film presque culte.  Excellent livre aussi, d’Irvine Welsh, que j’avais lu il y a plusieurs années, pour un oral au CÉGEP, dans mon cours de Français IV, littérature étrangère.  Il me faisait étrange de revoir le film d’une autre perspective, étant plus vieux que les personnages principaux (ou l’impression que j’en avais).  Ça n’avait plus le même attrait.  Un peu comme si j’étais déjà passé par là.  Et la trame sonore, un disque généralement très aimé, me rappelait de longues heures de conduite, à 140 ou 160, parfois plus, sur la 20 ou la 40, descendant à Québec, m’en allant à l’autre bout du pays ou traversant un après l’autre les États d’en bas.  Ça, ou bien Beethoven, Philipp Glass, King Crimson, ELP, Mike Oldfield,  The Doors, ou parfois Harmonium, Louise Attaque, Mahavishnu Orchestra, Genesis (le vieux), Pink Floyd, Pangée, ou d’autres, en roulant à fond, avec le ronronnement élevé continu du moteur en arrière-plan, l’éclairage aux couleurs électroniques du tableau de bord et les lignes jaunes et blanches formant les côtés d’un triangle disparaissant à l’horizon, le reste étant noir, inexistant sur mon passage, n’ayant pas d’importance.  Et les kilomètres et les kilomètres qui s’accumulaient, hors du temps, perdu dans la nuit.  Des centaines d’heures passées au volant, ayant toujours l’impression d’aller quelque part.

 

            Montréal, Québec, Ottawa, Magog, Sherbrooke, le Lac St-Jean, Chibougamau, la Gaspésie, Manic 5, les Îles de la Madeleine, la Baie James, Caniapiscau, Toronto, Portland, Boston, Providence, Poughkeepsie, New York, Detroit, Washington, Chicago, la Virginie,  le Montana, la Floride, la Californie, et encore….

 

 

 

 

            « Le bonheur, c’est comme le sucre à la crème :  Si tu en veux, tu as juste à t’en faire. »

            Lisette Nadeau

 

 

 

 

Pokhara – Hôpital I

03.06.09

 

            Bon, je suis à l’hôpital.  Troubles gastro-intestinaux, rien d’extraordinaire, je ne m’éterniserai pas là-dessus.  Mais je suis tombé sur un très bon hôpital, et ça je peux en parler pas mal :  Très grande chambre pour moi seul, salle de bains privée (avec papier de toilettes fourni !), service de buanderie, service à la chambre, très bonne bouffe disponible sur appel, bouteilles d’eau minérale, télé avec câble et télécommande, grandes fenêtres, balcon, lit bien confortable (pas trop mou, pour une fois), le gros luxe, quoi !  Je ne me serais jamais payé cela si je n’avais pas été malade !  J’ai même un peu accès à un ordinateur et au Net, et j’ai un paquet de livres, donc je ne devrais pas trop souffrir plus…  (Ah, aussi, j’avais acheté deux autres livres d’Asimov, de la série Fondation.)  Et je peux boire du jus (de mangue) à ma soif (ils s’obstinent encore à me l’apporter en petits cartons de 200 ml, mais enfin….)

 

            Je regardais la télé, hier, je voyais qu’il annonçait 24°C à Montréal, 43°C à Delhi (et ça devait être entre les deux ici), j’écoutais BBC, CNN, Popaye et les Pokémons  en népali ou hindi, je zappais un concert live de Limp Bizkit, le groupe fétiche d’un de mes professeurs d’économie (non, ce n’était pas Didier, c’était à l’université), je m’extasiais devant le Super Styler infopubisé qui, croyez-le ou non, permet d’avoir la chevelure la plus ravissante qui soit en nous évitant tous les efforts et souffrances des brosses rondes usuelles, il n’y a qu’à voir les photos avant /après pour en être convaincu, et puis il est en vente non pas à 1990 IRS (roupies indiennes), mais au prix formidable de 1490 IRS avec, en prime extraordinaire, un truc quelconque valant 990 IRS, il m’en faut un c’est certain ! (le tout en hindi, bien sûr), j’écoutais des femmes africaines chanter pour la paix au Libéria, me sentant sincèrement touché par la vibration de ces voix humaines qui faisaient résonner en moi quelque chose de profond, des souvenirs vieux de plusieurs millénaires, le chant de la savane, de la sécheresse, du vent balayant le sable, la terre et les herbes hautes, du Soleil qui se couche, de l’amour matriarcal immense, de la peine et de la solidarité levées contre les fusils.  Un chant qui m’appelait en Afrique Noire, qui me dit que j’ai à y faire là-bas, et je sais que j’irai.

 

 

            On vient de m’apporter des bananes, délicatement déposées dans un petit panier en plastique, sans même que je ne le demande.  (Y’a un truc, par contre, c’est qu’ils ne cognent jamais avant d’entrer….)

 

            C’est tellement humide que les quelques biscuits à la crème de chocolat restant au fond du paquet ouvert hier soir sont maintenant tous mous.

 

            Cette nuit, j’ai rêvé que mon père m’appelait (hier j’ai laissé le numéro de téléphone sur mon site Web).  À quatre heures je me suis réveillé, ai écouté les centaines d’oiseaux qui chantaient le lever du Soleil, ai regardé un peu la télé (tant qu’à regarder la télé, moi qui ne fait jamais cela, aussi bien la regarder à 4h00 du matin…) et puis je me suis rendormi.  Le téléphone m’a réveillé et c’était mon père…

 

 

 

 

Trois p’tits chats, trois p’tits chats,  trois p’tits chats chats chats,

Chapeau d’paille, chapeau d’paille, chapeau d’paille paille paille,

Paillasson, paillasson, paillasson son son,

Somnambule, somnambule, somnambule bule bule,

Bulletin, bulletin, bulletin tin tin,

Tintamarre, tintamarre, tintamarre marre marre,

Marabout, marabout, marabout bout bout,

Bout d’cigare, bout d’cigare, bout d’cigare gare gare,

Garde-fou, garde-fou, garde-fou fou fou,

Fou de rage, fou de rage, fou de rage rage rage,

Rage de dents, rage de dents, rage de dents dents dents,

Dentifrice, dentifrice, dentifrice frice frice,

Frise à plat, frise à plat, frise à plat plat plat,

Platonique, platonique, platonique nique nique

Nique terre, nique terre, nique terre terre terre,

Terre d’acier, terre d’acier, terre d’acier cier cier,

Scier du bois, scier du bois, scier du bois bois bois,

Boisson chaude, boisson chaude,  boisson chaude chaude chaude,

Chaudière, chaudière, chaudière ère ère,

Hier soir, hier soir, hier soir soir soir,

Soir d’hiver, soir d’hiver, soir d’hiver ver ver,

Ver à soie, ver à soie, ver à soie soie soie.

Soie dentaire, soie dentaire, soie dentaire taire taire,

Terre de feu, terre de feu, terre de feu feu feu,

Fugitif, fugitif, fugitif tif tif,

Typhoïde, typhoïde, typhoïde ïde ïde,

Identique, identique, identique tique tique,

Tic nerveux, tic nerveux, tic nerveux veux veux

Veuve de geurre, veuve de guerre, veuve de guerre guerre guerre,

Guerre de Troie, guerre de Troie, guerre de Troie Troie Troie,

Trois p’tits chats, trois p’tits chats,  trois p’tits chats chats chats,

Chap…….

 

 

 

 

Pokhara – Hôpital II

03.06.10

 

            Je viens de succomber à une crise de fou rire en m’ennuyant devant la télé :  ils annonçaient, dans une infopub en hindi, le célèbre et réputé Motor Up !

 

            Des gouttes séchées de Pristine partie B (produits chimiques – acide phosphorique pour la partie B – de stérilisation de l’eau pour la rendre potable (ce qui est faux selon mon manuel de sciences physique de secondaire deux car la définition exacte et absolue de potabilité de l’eau (question d’examen) comportait 5 éléments dont l’un était la présence de fluor dans l’eau, ce qui signifie donc, selon l’Autorité Scolaire infaillible qui sait tout et qu’on doit apprendre par cœur, que les plus pures eaux de source ne sont absolument pas potables et que seules les eaux acheminées par gros tuyaux métalliques et préalablement hyper-traitées chimiquement, en n’oubliant pas d’ajouter du fluor parce que c’est bon pour les dents, sont potables)) rendent verte l’encre bleue de mon crayon.

 

 

 

 

            Nouveau record de mollissure de biscuits :  En quatre heures et demie mes biscuits au chocolat sont devenus tous mous !

 

            Il pleut dehors et les canards pataugent dans le terrain vague gazonné d’en face, tandis que les vaches et buffles ont décidé d’aller se promener ailleurs.

 

            Mes deux petits compagnons lézards, vivant en haut près de la pole des rideaux, couinent joyeusement de temps en temps, pour me rappeler de penser à eux.  Les lézards sont mes amis.

 

            J’ai débuté Île, d’Aldous Huxley, auteur du célèbre Le meilleur des mondes, et je fus agréablement étonné de ce livre dont je n’avais jamais entendu parler qui est apparu devant moi inopinément, dans la très maigre section francophone d’une petite librairie visitée avant mon trek.  On y raconte, dans la première centaine de pages, un paquet d’idées qui me touchent amplement en faisant fréquemment partie de mes pensées (bouddhisme, mode de vie sain, approche holistique à l’être humain, genre de trucs dont Capri parle également) et ce d’une manière positive.  C’est le dernier livre d’Huxley, reconnu un peu pour la vision sombre du Meilleur des mondes, mais le livre semble plutôt être, comme le dit la page couverture arrière, « une aile lumineuse et aéré […], un livre de vie et de salut ».

 

            Je n’ai à peine lu que le quart du livre, il ne faudrait pas que je parle trop tôt.  Mais je suis tout de même surpris et enthousiasmé.

 

 

 

 

Pokhara – Hôpital III

03.06.11

 

            Montréal a gagné contre Seattle au baseball et les Devils ont gagné la coupe Stanley (deux Québécois s’affrontaient devant les buts, si je ne me trompe pas), il faisait 41°C à Delhi et 35°C à Katmandou.  Et je viens d’avoir congé de l’hôpital.  Pour donner une idée de la qualité des soins et du service, ils me permettent de rester une journée de plus sans rien me charger !  Les hôpitaux aussi souffrent du manque de touristes.  Ils étaient bien contents de m’avoir, je crois.  Chose certaine, je peux définitivement recommander l’hôpital.  C’est un excellent endroit pour tomber malade !

 

 

 

 

            Vishnu, le médecin-assistant du Dr. Brij, est tombé sur mon Cube Rubik qui traînait sur le lit en configuration « damier ».  Il me l’a emprunté pour la nuit….    Il ne me croyait pas que le Cube possède 43 273 000 000 000 000 000 (43 milliards de milliards) différentes configurations physiques possibles (mais seulement le douzième de ceux-ci sont accessibles par les mouvements réguliers du Cube, sans démontage physique, car toutes ces configurations se répartissent en douze classes ou sous-ensembles distincts (n’ayant aucun élément en commun)).  Il m’a demandé combien de temps cela prenait pour « faire » le Cube.  Plusieurs mois pour une personne normale, que je lui ai répondu.  (En fait, je ne connais qu’une personne ayant trouvé une méthode pour réussir à « faire » le Cube – méthode pouvant être répétée, et donc ne se basant pas sur une chance singulière – sans l’aide d’un livre ni explications d’un initié, et c’est Ariane.)

 

 

 

 

            Tiens, cela fait neuf mois que je suis parti :  Temps d’un changement de brosse à dents !

 

 

 

 

Pokhara – Hôpital III

03.06.11

 

            « « Je » affirme une substance du moi isolée et permanente ;  « suis » nie le fait que toute existence implique un rapport et une évolution.  « Je suis. »  Deux petits mots ;  mais quel mensonge énorme. »

(Aldous Huxley, Île, Press Pocket, Plon, Paris, 1979, p.234.)

 

            « À quoi sont destinés les garçons et les filles en Amérique [et en Europe] ?  Réponse :  à la consommation en masse.  Et les corollaires de la consommation en masse sont les communications en masse, la publicité en masse, les narcotiques en masse, sous forme de télévision, de réflexion positive et de cigarettes. 

[…]

            À quoi sont destinés les garçons et les filles palanais [de Pala, l’île dont traite le roman] ?  Pas plus à la consommation qu’au renforcement de l’état.  […]  À se réaliser, à devenir des êtres humains accomplis. »

(Idem, p.270-271.)

 

[Mary Sarojini, petite fille de 10 ans de Pala, demandant avec incrédulité à Will Asquith Farnaby, personnage principal par lequel nous découvrons l’île de Pala : ]

            « – Vous n’avez jamais vu mourir personne, et vous n’avez jamais vu personne mettre un enfant au monde.  Comment arrivez-vous donc à connaître les choses ?

            – À l’école ou j’allais, nous n’apprenions pas à connaître les choses, nous apprenions à connaître des mots.  »

(Idem, p.322-323.)

 

 

 

 

Lumbini

03.06.14

 

            « Havre de paix et de tranquillité. »  C’est l’impression que j’ai eue en arrivant à Lumbini.  Pas beaucoup de gens, l’endroit est vaste, recouvert de verdure, peu de véhicules à moteur.

 

            La région dans laquelle Lumbini est ressemble un peu au Bihar.  Le Bihar n’est pas loin, à l’est, mais c’est l’Uttar Pradesh qui est tout proche.  La frontière indienne est à moins de 10 km.  L’influence indienne est indéniable.

 

            Il n’y a plus de montagnes, nous sommes dans les basses plaines.  Il fait affreusement chaud. 30, 35, 40°C, je ne sais pas…  Simplement marcher, sans sac, me couvre de sueur.  Tout est au ralenti.

 

            Je pars faire une petite retraite de quatre ou cinq jours, au centre Panditarama.  Il n’y aura qu’un autre méditant au centre, à ce qu’on m’a dit, ainsi que deux nonnes birmanes.

 

 

 

 

Jour 0

 

            J’ai hésité longtemps.  Je voulais mais une partie de mon esprit ne voulait pas.  Ça se battait à l’intérieur, ça tentait de me décourager, de m’empêcher d’y aller.

 

            Je sais que ce sera difficile.  Cette partie-là de moi sait que ce sera souffrant.  Je n’ai pas envie de voir mes défauts, je n’aime pas me rendre compte à quel point toute l’image, la belle perception que je construis de moi,  tout ce ego, est grotesque et ridicule.  Ça me fait mal, en quelque sorte, de voir à quel point je suis imparfait, à quel point je suis incomplet.

 

            Mais en même temps, une autre partie de moi que je n’écoute pas assez souvent sait, elle, se souvient de ce qui se trouve plus loin, de ce qui m’est invisible dans ma confusion.

 

            J’ai bu une tasse de thé, pour me redonner courage, et je m’en vais vers le centre de méditation.

 

            C’est épeurant, parfois, de savoir qu’on va se voir, complètement, mis à nu, sans aucun filtre pour se teindre, se distordre, se cacher.  Un grand miroir qui reflète les yeux jusqu’au plus profond de l’âme.

 

            Et je travaille pour que tout ce qui s’y trouve soit beau, harmonieux, éclairé.

 

 

 

 

Jour 1

 

            Difficile, difficile, difficile…  C’est étouffant, l’air est lourd et pesant, il fait entre 30 et 35°C par-dessus lesquels l’humidité se rabat en plus.  Je suis moite, ça m picote de partout, je m’endors toujours étant assis.

 

            J’ai l’impression que cela ne « marche » pas cette  fois-ci, qu’il y a quelque chose qui ne s’est pas enclenché, que je ne suis pas dans l’état d’esprit dans lequel je devrais être.  J’accuse la chaleur, car il me faut trouver un coupable, une raison.

 

            Mais peut-être est-ce seulement l’état des choses, présentement, et qu’il faudrait simplement que je le reconnaisse ?....

 

 

 

 

Jour 2

 

            Yoga = bon, très bon.  Suis tombé en amour avec moi-même.  C’est une bonne chose.

 

 

 

 

Jour 4

 

            Terminé.

 

            Il fait chaud…..  Mon corps a hâte de baigner dans une température plus usuelle pour lui.

 

            Il est dit qu’un climat favorable, de même qu’une bonne nourriture, un bon lieu, une bonne qualité de silence, un bon maître, ainsi que d’autres facteurs, sont des éléments supportant la pratique de la méditation.  Je comprends très bien pourquoi.

 

            Content d’avoir fait cette retraite, mais aussi content qu’elle soit terminée.   J’ai hâte de pouvoir me reposer de la chaleur….

 

            Demain, Katmandou.  Une dernière semaine au Népal.

 

 

 

 

            Ma vie, ce que je ferai à mon retour, ma compagnie, Ariane, l’Europe, tout cela a occupé beaucoup de place dans mes pensées ces derniers jours.  Ce que je ferai, ou pourrai faire, à mon retour, surtout.  Et, à la base, à la racine de ce questionnement se trouvent les mêmes interrogations fondamentales me démangeant depuis toujours et me harcelent tout particulièrement récemment.  Ce que je ferai en revenant sera dérivé de ce que je veux faire de ma vie, en se basant sur cette optique comme guide, comme direction générale.  Ce que je veux faire de ma vie dépend de mes priorités, de mon système de valeurs.  Et mon système de valeurs découle de la représentation réalitaire que j’ai.

 

            J’ai quelques idées ou notions plus ou moins vagues de tout cela.  Or (bon, un de placé), tout ceci est bien beau, mais c’est en théorie, ce n’est pas encore concret, appliqué.  L’océan parfois tumultueux de ma vie peut me ballotter n’importe où, je le sais bien.  Tout peut arriver d’ici le prochain instant de conscience.  Plus le temps passe, plus j’ai l’impression de ne rien « faire » du tout, de ne vraiment rien choisir ou décider, que tout se « fait » tout seul, sans moi.  (Ce qui est bien normal, d’une certaine façon, puisque ce « moi » n’existe pas, il n’a qu’apparence d’être.  (Il est à noter que la proposition « Il n’existe pas de « moi », de « je ». » fait référence à des concepts étant bien au-dessus des mots utilisés pour les pointer.  Les mots ne sont que des symboles approximant une certaine réalité, et non la réalité elle-même.  Ridiculement limités et impuissants [les symboles].  Ce ne sont que des mots.  Il n’y a pas lieu de démarrer une discussion sémantique s’acharnant sur « moi », « exister », « Dieu », ou quelconque autre mot ou symbole.  (D’ailleurs, toute discussion sur ces sujets est majoritairement futile.)  Ce qui veut donc dire que quelqu'un prétendant exister n’est pas nécessairement en opposition idéologique avec quelqu'un prétendant ne pas exister.

            Ce ne sont que des mots, sacrament, c’est plus loin qu’il faut regarder (entendre, comprendre)…. ))

 

 

 

 

            En marchant, aux alentours, dans l’étrange Lumbini vide et déserté, ponctué ça et là, au milieu des terres plates, de divers temples et monastères neufs ou en construction, sous une chaleur implacable, je regardais le ciel et les nuages.  Des couleurs magnifiques, fascinantes, d’une multitude de tons du gris au blanc et du bleu poudre pâle et doux jusqu’au bleu pétant vivant, au-dessus des plaines vertes et des quelques arbres bénis de par leur ombre.  Non, le ciel est vraiment trop intéressant à regarder, les couleurs sont vraiment trop belles, trop agréables à mes yeux, cela paraît que je sors d’une retraite.

 

            Assis en tailleur, à l’ombre du porche d’un temple nippon, une douce et merveilleuse brise coule le long de mon corps reluisant de transpiration.  Des chants (« chanting ») japonais m’enveloppent, ponctués du tonnerre de gros tambours qu’on essaie de défoncer.  C’en est hypnotique, je nage et m’élève avec la voix soutenue et grandis en force avec chaque coup sur la peau résonnant dans ma poitrine.  La « Lumbini Peace Pagoda » resplendit majestueusement, immaculée, sur le ciel chargé d’énergie.

 

            Un chant d’un peu de tristesse, de mélancolie, de fatalité, de rage devant l’injustice et l’égoïsme.  Un chant de sagesse, voulant transmettre son savoir aux hommes.  Une puissance, pour tenter de les réveiller, inlassablement, de leur ouvrir les yeux.  Des larmes roulent sur ma joue, mon cœur vibre avec ces sons.  Les femmes qui  chantaient pour la paix en Afrique parlaient le même langage.

 

            Le vent se lève, je le sens.  Le chant aussi le dit.

 

 

 

 

            Alors que je partais, après avoir refermé mon cahier, le moine japonais qui chantait (priait) au tambour m’a invité, d’un geste, à venir m’asseoir près de lui, dans le temple, sur un coussin sur lequel était déposé une sorte de tambour plat et un bâton recourbé.  Et je l’ai accompagné un bout de temps, ne pensant à rien d’autre que l’objet devant moi dans ma main, vibrant et résonnant de ces ondes sonores puissantes.  Quand ce fut terminé, il m’a invité à prendre le thé.  Avec son anglais rudimentaire, il m’a parlé.  Ceci est un centre Nipponzan Myohoji.  Ils bâtissent des pagodes de paix, poursuivant l’œuvre du Ven. Nichidatsu Fuji  Guruji, partout dans le monde.  (73 est un nombre qu’on peut donner.)  Fuji Guruji était lié a Gandhi et prônait également le concept d’ahimsa.  Ils [les centres] organisent aussi des marches pour la paix.  Sato, le moine, a marché de Darjeeling pour venir à Lumbini.  Il a aussi marché du Massachusetts jusqu’à la Nouvelle-Orléans.  Et a traversé la moitié de l’Afrique, toujours à pied.  Il m’a invité à marcher avec lui, demain matin, mais je pars pour Katmandou.  Il fait un grand tour de Lumbini à chaque matin, pendant trois heures et demi, en priant pour le bien-être et le développement spirituel de tous ceux qu’il rencontre.  Il m’a laissé un petit livret intitulé « Nuclear Technologies & The Future of Humanity ».  Je ne l’ai pas encore lu, mais j’en ai une bonne idée.  Se rappeler Hiroshima et Nagasaki (que je n’ai pas connus) n’est pas inutile.  (50 000 ou 300 000 sont d’autres chiffres que l’on peut donner.  Imaginez que, demain, Longueuil ou Laval n’existe plus.  Tout simplement plus.  Quelle différence cela peut-il bien faire ?)

J’étais d’avis, jusqu’à  très récemment, que nous devrions à tout prix poursuivre  les recherches du côté de l’énergie nucléaire.  Le potentiel est tout à fait extraordinaire.  (J’aime bien, parfois, à faire un petit tour de magie, d’émerveillement, en expliquant aux gens la quantité d’énergie contenue dans la matière, peu importe laquelle, à partir de ce que tous savent et côtoient mais sans avoir pris la peine de s’y arrêter.  Probablement la plus célèbre des équations de physique, la théorie de la relativité d’Einstein, E=mc2.  C’est tout simplement phénoménal !)  Mais je crois maintenant que l’homme n’est pas encore prêt à cela, que notre civilisation est loin d’être assez mûre, responsable (pour ne pas dire « mature », car selon la chronique de vocabulaire du feuillet quotidien de communication de l’ÉÉI, ce mot ne s’applique pas au développement psychologique d’un individu, mais bien au développement physique, par exemple : des saumons matures) pour avoir entre les mains des jouets aussi puissants.  Pour la même raison que je suis d’accord pour dire qu’il est sage de ne pas laisser les enfants de l’école primaire et secondaire se rendre à leurs cours avec des couteaux s’ils en ont envie, malgré que les couteaux soient très utiles dans une cuisine.

 

            Ce fait (car c’est à mon avis un fait et non pas une simple opinion) de l’irresponsabilité de l’espèce humaine (considérant que l’espèce humaine pourrait bien clairement être plus responsable et mieux agir) est très bien présenté par Capra, qui veut surtout souligner le débalancement dont notre civilisation fait actuellement preuve :

            « Scientific and technological knowledge has grown enormously since the Greeks embarked on the scientific venture in the sixth century B.C.  But during these twenty-five centuries there has been hardly any progress in the conduct of social affairs.  The spiritual and moral standards of Lao Tzu and Buddha, who also lived in the sixth century B.C., were clearly not inferior to ours. »

(Fritjof Capra, The Turning Point, Flamingo, HarperCollins Publishers, London, 1983, p.25-26.)

 

J’ai donc révisé l’opinion que j’avais auparavant et suis maintenant d’avis que, malheureusement, nos sociétés ne sont pas encore prêtes à manipuler des puissances aussi grandes.  (Comme je ne laisserais pas un enfant beaucoup trop agressif et impulsif utiliser ma voiture, même si elle était libre.)  Mais j’ai franchement hâte que l’humanité y soit prête, car ceci peut nous ouvrir d’immenses possibilités.

 

 

 

 

Au réveil, départ de Lumbini

03.06.19

 

            Celui qui réussit à se dominer est un bien plus grand Conquérant que celui qui réussit à dominer un autre.

 

 

 

 

Des éternités et bien des péripéties plus tard….

 

21h39 :

            Une petite chambre bien sympathique dans un bâtiment burlesque, caché derrière une façade en ruines, un petit resto avec un cachet très agréable, une vieille cassette de The Doors qui sonne bien cacanne à souhait, le tout remontant aux grandes années 70, un gars un peu vedge aux yeux rougis….   Freak Street, m’y voilà !  Le Katmandou mythique dont j’ai tant entendu parler.

 

            Ahh…..  The Doors……  Couché sur le tapis de mon salon, sentant les poils dans mon dos, regardant le plafond, parfois tournant, parfois pas….   Mon plafond avait l’avantage d’être intéressant à observer.

            La grosse boule-lampe orange-rouge en plastique fondu tordu, qui tourne au bout de son crochet et fait tourner la pièce avec elle.

 

 

 

 

            Pas la peine de parler du trajet, tout cela c’est du passé, ça n’intéresse personne….

 

 

            « ....the scream of a butterfly.... »

 

 

 

 

            Wow, ils servent des sandwiches avec du pain brun !  Ça prouve qu’il y a de quoi de pas normal ici.....

 

 

 

 

Katmandou, Freak Street I

03.06.20

 

            Je ne me sens pas réveillé ce matin.  Tout est gris, brumeux, ralenti en moi, comme si j’avais passé la soirée et la nuit à fumer.  J’ai une sorte de lendemain de veille par induction.  Hier soir j’étais affecté par ce que je pourrais nommer candidement le type d’énergie de l’endroit, et ce matin je le suis encore.

            Il arrive souvent que je sois affecté par les drogues que d’autres personnes prennent même si je n’en ai pas personnellement consommé.  (Comme il arrive souvent que l’on soit heureux en présence de gens heureux, ou déprimé avec des déprimés, ou stimulé et plus conscient en présence de grands sages).  Je me souviens de l’après-midi passé avec Maya, à Rishikesh, où deux Israéliens avaient fumé, sans nous, et nous avions tous deux senti les effets.  La saveur, la teinte de mes pensées avaient été altérées, ma façon de parler (mon élocution) aussi, et, après la hausse d’énergie (le « high ») et le désir de nourriture (trip de bouffe), la baisse d’énergie (le « down ») était venue.  J’avais aussi des manifestations physiques, comme la bouche et la gorge sèches et pâteuses.  Et le lendemain matin, nous avions tous deux remarqués, chacun de notre côté, que nous nous sentions comme si nous avions fumé la veille.

 

            J’avais la bouche sèche ce matin, et je me sentais lourd, fatigué, comme si je n’avais pas dormi profondément.  Le THC coupe une des phases du sommeil, la phase de REM (« Rapid Eye Movement »), si je ne me trompe pas, qui est une des phases les plus récupératrices et réparatrices.  C’est la raison pour laquelle le sommeil post-pot est généralement bien moins réparateur, surtout sur de longues périodes de consommation.  (Soit dit en passant, il arrive que nous ayons des phases de REM en méditant, où l’on peut sentir ses yeux bouger rapidement.)

 

            J’étais clairement (expression de Québec (la ville, par opposition à Montréal)) affecté hier soir.

 

            (Ah, tiens, je viens de voir mon premier freak ici (si j’exclus mon reflet dans le miroir) :  un gars l’air bien sympathique, avec barbe et dreds (rastas).....

 

            Être conscient de son état et des influences subies est le premier pas pour ne plus rester aveuglément sous une domination étrangère, qui n’est pas la nôtre.

            Et, pourquoi pas :  « ... des inconnus vivent en roi chez moi, moi qui avais accepté leurs lois... »

 

 

 

 

            Un déclic vient de se faire, Pour un instant.....  J’en cherchais la signification depuis longtemps....

 

 

 

 

Katmandou, Freak Street II

03.06.22

 

            À 8 heures, mon premier matin ici, j’ai changé de logement.  Suis allé au Moon Stay Lodge, j’aimais l’accent que j’y entendais.  Nous sommes six Québécois là-bas.  Le Lac St-Jean, la Beauce, Laval et la Rive-Sud de Montréal.  Anthony a un hibou dans sa chambre.  Il l’a acheté à quelqu’un dans la rue parce qu’il avait l’air maltraité.  Thierry a acheté 7 kilos et demi de pipes en verre, pour les revendre de Vancouver à Montréal.  Simon et Anthony en ont posté un paquet au Québec et ils se cherchent quelqu’un pour les vendre au Woodstock en Beauce.  Ce sont de très belles pipes, en verre soufflé presqu’incassable, coloré de l’intérieur.  Pascal vient de finir de peindre un mage sur le mur de sa chambre.  ? [nom oublié] s’inquiète de pouvoir avoir paqueté un morceau de hash par erreur dans ses bagages.  Et moi j’ai défoncé mon lit en m’assoyant dessus pour écrire des cartes postales.

 

            J’ai acheté plein de trucs, hier, si bien que j’ai dû aussi acheter un autre sac.  Mais ça va me servir pour entreposer des choses chez quelqu’un en Europe.  J’ai trouvé Second Fondation et j’ai maintenant cinq livres de cette série, ainsi que celle des Space Odyssey (quatre livres) au complet.

 

            Je m’en vais lire.

 

 

 

 

Boudanath I

03.06.23

 

            Pas le goût d’écrire ces temps-ci.  Trop l’impression de la futilité de ce journal, de ces phrases incorrectement placées, agencées, exprimant d’autres nuances que celles que je veux y mettre.  De plus en plus je n’ai rien à dire et je me rends compte que je ne sais rien du tout.  C’est un peu déprimant.

 

            Mon voyage se termine, aussi.  Dans deux jours.  Comme il a vraiment débuté en Inde, il se termine au Népal  Après je suis de retour dans l’Ouest.

 

            J’appréhende le choc du retour.  J’ai peur de tous ces gens qui n’ont rien compris et, surtout, qui n’ont pas la moindre lueur d’idée qu’il y aurait autre chose à comprendre.  Que l’Univers est plus grand que leur vision du monde.

 

            De retour en Amérique, ça va être dur.  Le cercle infernal ayant l’argent comme pivot reprendra d’une façon ou d’une autre.  Ça va être difficile de m’enfuir de là à nouveau.

 

 

 

 

            James croisé deux fois, les temples neuvaris de Patan, le gossage de mon billet d’avion, les matins brumeux de Freak Street, le bleach raté, les photos de Denis, Montse et Thomas, le hibou, les petites souris, le basque cake, les vendeurs de hash, les tuk-tuks, la jeune ville asiatique, le calme et l’assurance dans tout cela, qui me rendaient tout plus agréable.  Maria qui m’a presque empêché de déménager ici, à Boudanath.  Plusieurs regards intéressés croisés, en allant à ma chambre.  Elle a répondu à sa porte en serviette de bains, sortant de la douche, et ses yeux parlaient.  Elle ressentait le même truc bizarre que moi, je le sais, au niveau de l’estomac, du plexus solaire, du cœur, je ne sais pas trop où.  Mais je suis parti.

 

 

 

 

Bodnath  II

03.06.25

 

            Je pars bientôt.  Mon dîner, un bref dernier message sur mon site et c'est le taxi pour l'aéroport.

 

 

Il y a un an, je préparais mon départ. Tout à bien changé pour moi, depuis un an. Je n'ai pas de morale ou de conclusion à tirer. Les choses sont comme elles sont.

 

 

 

 

Je m'en vais, m'en retourne à la moitié du bout du monde, vu de par chez nous.

Juste ca.

 

Je suis arrive seul, je repars seul. Inconnu dans un monde immense que j'ai à peine aperçu, pour tout ce qu'il y a à voir. Ou peut-être qu'il n'y a rien à voir. Tout est dans ma tête, de toute façon.

 

 

Il me reste quoi, ensuite ?

 

 

 

 

Hilton Seremban, Kuala Lumpur, Malaisie

03.06.26

 

            Le Népal, les montagnes vertes, les routes les traversant ridiculement indirectes et chaotiques, Delhi et sa folle insanité sous-jacente, un gossage de bagages, un autre décollage, dans le noir, un illuminescant lever de Soleil au-dessus des nuages, un hotel inutilement trop luxueux, d’excellents repas inclus, je suis à Kuala Lumpur à nouveau, m’en allant à Paris ce soir.  Pas une cenne sur moi, à part 4500 NRS (90 $ CAN) inutilisables en-dehors du Népal, à ce que je me suis rendu compte à Delhi, lorsque le gars de la State Bank of India a essayé de m’arnaquer avec un taux de change complètement ridicule.  On ne peut même pas se fier aux banques, en Inde.

 

 

 

 

Paris I

03.06.27

 

            Paris !

 

            « AAAAAh !  Mais qu’est-ce que je fais ici ?? » que je me suis demandé dans l’autobus s’éloignant de l’aéroport vers le centre-ville (qui m’a coûté plus de 800 NRS (10 euros), mon budget de 2 jours au Népal....).  J’ai redécouvert le trafic et les bouchons de circulation.  J’avais oublié leur existence.

 

            C’est pareil comme chez-nous, juste en un peu différent.  Des détails, comme la couleur de panneaux, la forme des voitures, les interrupteurs, les chasses d’eau (pour « flusher ») des W.C. (toilettes), les claviers d’ordinateurs (azerty), les billets de banque....   Mais ils parlent français et je les comprends.  Et ils me comprennent aussi !  (Chose assez amusante, j’ai demandé un renseignement en anglais à un commis à l’aéroport en anglais, sans même y penser, et il m’a répondu en anglais avec un accent très caractéristique des Français de France.  Je lui ai dit « Merci ».)

 

            Il est 11h27 ici à Paris, à GMT +2h00.  Après un paquet d’heures de vol auparavant, je suis arrivé à 6h00 GMT +2h00 ce matin après avoir dormi quelques heures dans l’avion et être parti à 23h00 GMT +8h00, le tout précédé de quelques heures de sommeil durant la journée à l’hôtel en Malaisie, qui suivait un autre quelques heures de sommeil dans l’avion étant parti de Delhi il y a 2 jours à 23h00 GMT +5h30 et arrivé à Kuala Lumpur à 6h20 GMT +8h00.  Et j’avais pris mon premier avion à Katmandou à 17h00 GMT +5h45.  Ce qui fait que je ne sais vraiment pas quelle heure il devrait être pour moi, ou pour mon corps....

 

            En passant, la bouffe de l’hôtel en Malaisie (qui n’était pas à Kuala Lumpur, mais à 60 km de là, va savoir pourquoi) était plus qu’excellente :  Un gros buffet avec trop de choix pour tout essayer, incluant, pour le souper, du sushi, de la pieuvre, un paquet d’autres très bons trucs que je ne reconnaissais pas et une bonne vingtaine de gâteaux et desserts raffinés et finement présentés.  Sur le bras de Malaysia Airlines.

 

            Arrivé à Paris, Agnès, que j’avais rencontrée à Tushita en octobre dernier, est venue me chercher.  Elle m’avait invité à demeurer chez elle, à Neuilly, au centre de Paris, et, à mon entrée dans son appartement, m’a donné un double de ses clés !  Elle part demain pour plusieurs jours et m’a invité à rester aussi longtemps que je voudrais.  Je suis extrêmement choyé, c’est une chance superbe que j’aie !  Elle vient de sortir faire des commissions, acheter du fromage, entre autres !

 

 

 

 

Près d’Orléans

03.06.28

 

            J’ai vu Paris avec Agnès, le métro, l’Arc de la Défense, les Champs Élysés, l’Arc de Triomphe, la place de la Concorde, la Seine, les Tuileries, la Comédie Française, l’Académie Française, un paquet de petits châteaux en plein milieu de la ville, le tout assez brièvement.  Nous sommes entrés, moi et Agnès, dame très respectable dans la cinquantaine, dans un chic café très design situé dans le Louvres même (avec vue sur l’intérieur du musée), avons salué tout le monde, sommes allés aux toilettes (elles aussi très chic), avons resalué tout le monde et sommes ressortis de l’autre côté.

 

            Nous sommes allés à la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, où je suis resté assis quelques temps à juste ressentir l’endroit.  Malgré tous les touristes, l’endroit était bien puissant, je sentais quelque chose.  Il y avait un prêtre dans une cage de verre avec un panneau « Confession, Dialogue » et je suis entré pour aller lui parler.  Je n’avais absolument rien à dire, j’y suis allé pour voir ce qui allait arriver, ce que ça allait donner.  Le prêtre a beaucoup parlé, moi peu.  Il n’a pas dit grand-chose d’intéressant, mais quand même un peu.

 

            La tour Eiffel existe pour vrai.  Ça faisait drôle de la voir comme ça, traînant nonchalamment vers l’horizon.  Leur métro ne fait pas « dhou dhou dhou » [son caractéristique du métro de Montréal], il fait plutôt un bruit de fusil spatial de jeu électronique cheap, en trois coups lui aussi.  Les gens y ont les mêmes yeux vides, assis sur un banc, vidés de leur journée, de leur vie....

 

            Pour dîner, après mon arrivée, Agnès m’a apporté du Camembert, du Roquefort, du fromage de chèvre (au lait cru, un temps jugé illégal au Canada parce que trop dangereux pour la santé, non mais c’est vraiment terrible !), du Gorgonzola, du parmesan et 2 ou 3 autres sortes dont je ne me souviens plus du nom, avec un cantaloup, des fraises, des abricots, du pain et du vin.  C’était succulent !

 

            Un bon et gros camembert coûte 1,50 euros (2,30$ CAN).  Mais ça n’a pas d’allure !

 

            Agnès recevait, avec vins et fromages, évidemment, des amis hier soir après une pièce de théâtre à laquelle je ne suis pas allé car je m’en venais fatigué, et je m’étais couché sur le lit pour me reposer en attendant qu’ils arrivent.  Je les ai vaguement entendu entrer et je me suis réveillé à 4h30 du matin, encore tout habillé.

 

            Je pars demain pour Dijon sur le pouce, aller y rejoindre Floris, rencontré à Dharamsala (les deux fois que j’y étais), et nous irons ensemble au « Dharma Yatra » à Carcassone du 1er au 15 juillet, là où je retrouverai Ariane, Jaya, Odelia, Madeleine, Nanda, peut-être Paul, Maya, Remco et d’autres que je connais.

 

            En attendant, je suis près d’Orléans, chez des amis d’Agnès.  Agnès avait un concours hippique où son cheval (car elle possède un cheval, un colosse de 1,80m au garot, bien massif) courrait, alors je l’ai accompagnée.  Chez Coco et ? [nom oublié], j’ai trouvé un cendrier bleu-mauve stylisé de Novotel, identique à celui que Jean-Philippe et Amélie m’avaient rapporté de France il y a quelques années.  « Moi je ne pique que les cendriers », que Coco m’a dit.

 

 

 

 

Près d’Orléans (Bellegarde) II

03.06.29

 

            Un papillon blanc se promène sur la lavande bleu-mauve, entre les abeilles, alors que la septième de Bethoveen me berce en-dedans.

 

            Hier j’ai écouté la cinquième et l’ouverture de la neuvième.  Ça aussi, ça me manquait.

 

 

 

 

Huchey (Genlis (Dijon))

03.06.30

 

            Chez Floris.  On part demain pour Carcassone, pour le yatra (dharma-yatra).  [Ndf. :  « yatra » signifie « pèlerinage », en pali, la langue parlée au temps du Boudha.  Et « dharma » fait référence aux enseignements du Boudha.]

 

            J’ai encore mangé beaucoup de fromage, bu du bon vin, dormi avec un livre sur la poitrine tout l’après-midi (j’étais encore fatigué du voyage, semble-t-il), réparé une imprimante (je n’ai pas vraiment fait grand-chose, il fallait juste que je lui donne un peu d’attention, je crois).

 

            Mon premier voyage en pouce en Europe s’est très bien passé.  Quarante-cinq minutes d’attente et une jeune demoiselle de 21 ans s’est arrêtée pour moi et m’a emmené d’entre Orléans et Sens jusqu’à Dijon, 200 km plus loin, d’un coup, où Floris est venu me chercher.

 

            J’ai les violons de Verdi en tête, ils résonnent nets et précis....

 

 

 

 

Yatra I

03.07.05

 

[Rien d’écrit cette journée.]

 

 

 

 

Yatra II

03.07.11

 

            « Mais kessé que c’était que ça ? »

 

 

 

 

            Comprendre la vie pour pouvoir la transcender.

 

            Trouver les gens qui vivent simplement.  Le précieux trésor au milieu des structures et bâtiments construits autour.

 

 

 

 

Yatra III

03.07.12

 

            Le sentiment du vide.  Incertitude.

 

            Et quoi ensuite ?

 

 

            Une période de dépression pour bien défoncer tous mes repères.  Pour tout remettre en question, tout, pour démolir mes certitudes naïves.

 

            Seul, immensément seul, je sais que je serai.  Étant un être humain, malgré tout le désir de communion ou d’union complète que je peux avoir, je suis condamné à n’être que moi, isolé de par ma nature.  Étant aussi tout en même temps, mais isolé tout à la fois.

 

 

 

 

Fin du yatra  -  Massat

03.07.15

 

            Yatra fini.  Il s’est passé plein de choses durant ces 15 jours, des tonnes de choses que je n’ai pas écrites.  Il y a très longtemps que je suis parti du Népal et de l’Inde.  Je ne suis qu’à l’endroit où je suis.

 

            (Des hauts, des bas, Ariane, Ariane et David, une tristesse submergeante inattendue, les cheveux coupés jour après jour, la barbe taillée.)

 

            Gemma, Jaya, Odelia, Bryan, Christopher, Sofia, Madeleine, Remco, Elco, Nanda, Paul, Mark, Anthony, Floris, Murielle, Jasmine, Martin, Gail, Paco, Christine, Salma, Corinne, Corinne, Christine, Daniel, Christiane, François, Rob, Joy, Thomas, Yvan, Siddhartha, Bat El, Shlomziom, Karine, Roland, Christel, Maya, Raymonde, Jacques, Happy, Ariane, David, Colin, Catalina, Antoine, Xavier, Daniel, Danielle, Die, Anna, Emma, Jenny, .....

 

 

            J’étais chez moi.

 

            Ça m’a étonné, mais plusieurs personnes m’ont dit que j’avais été une source d’inspiration pour elles.  Des gens qui, parfois, étaient eux-mêmes une sorte de modèle pour moi.

 

            Je ne suis pas seul à aller à l’endroit où je veux aller, même si nous y allons tous séparément, individuellement.

 

            Sofia qui a tout lâché et marche maintenant vers Santiago, depuis l’Allemagne.  A pied.  Nous avons partagé sa route durant 15 jours, et elle continue ensuite à pied.

 

            Je me rendrai aussi à Santiago.  Je ferai ce qu’on appelle le pèlerinage de Santiago de Compostello, de St-Jacques de Compostelle, à partir de St-Jean Pied de Port en France jusqu’à l’Atlantique sur la côte ouest de l’Espagne, juste au nord du Portugal.  800 km de marche.  Je pars seul, demain.  Cinq ou six semaines de marche, à ce qu’on m’a dit.

 

            Je me demande encore ce que je m’en vais faire.  Je n’ai aucune idée de ce dans quoi je m’embarque.  C’est quoi de marcher comme ça ?  C’est quoi un pèlerinage ?

            Pourquoi je fais cela ?

 

            Une des raisons à cette dernière question est parce que j’ai peur de faire cela.  J’ai peur de l’inconnu devant moi (comment je vais marcher, trouver mon chemin, dormir, manger, communiquer ?), de ce que je ne connais pas, de devoir, encore et encore, me retrouver seul avec moi-même, sans trop de possibilités de fuir, en essayant de ne pas m’enfuir.  J’ai peur, donc je dois y aller.  J’ai un trou noir inconnu devant moi avec, pour seule donnée un billet d’avion daté du 11 septembre 2003 (non pas une obligation ou une certitude, seulement qu’un billet d’avion), et puis c’est tout.  Le noir avant, le noir après, au Québec ou ailleurs.

 

            Aucune certitude.  Aucun point de repère fixe, pas même moi-même.  Surtout pas moi-même.  Seulement que la situation présente, que le moment présent, que je n’arrive pas à saisir.  Là je suis couché par terre, dans mon sac de couchage, au deuxième étage d’une maison dans le bois, sans route ni eau courante, dans les Pyrénées orientales française.  Et je pars, encore, pour l’inconnu demain.

 

 

 

 

 

            C’est quoi ça ??

 

            C’est quoi ça(*) ???  [* = tout ce qu’il y a autour, y compris moi-même]

 

            C’est quoi ??????&???

 

 

 

 

Le Chemin de St-Jacques de Compostelle / El Camino de Santiago de Compostela  I.  Jour I

03.07.16

 

            J’ai dormi ma nuit d’une seule traite, sans me souvenir le moins du monde d’un orage qui a réveillé toute la maison et étonné par sa puissance, et me suis réveillé au moment où Floris entrait dans ma chambre pour me réveiller, sans qu’il n’ait eu besoin de dire un seul mot.

 

            En roulant vers l’Atlantique, ma sortie est arrivée beaucoup plus vite que je ne m’y attendais.  Ça m’a frappé :  Dans 15 km, j’allais me retrouver dehors, à l’extérieur de la sécurité de la voiture et d’un ami, à pied devant l’inconnu.  Ouch !

 

 

            De l’auto-stop pour un petit bout de temps et je me suis mis à marcher.  Je ne suis pas encore arrivé à mon point de départ (St-Jean Pied de Port).

 

            C’était midi, j’avais faim et je ne savais pas si je débutais commençais mon parcours ici et comment.  Rien avec moi pour faire un dîner.  J’ai pris la décision d’aller mendier ma nourriture.  Ce fut difficile à m’y résoudre.  C’est dur de demander de l’aide, de quêter.  Dur pour l’égo.  Mais cela fait partie du chemin, du pèlerinage.

 

            À l’instant où j’ai fait un pas dans cette direction, l’église du village à sonné un coup.

            J’avais débuté mon pèlerinage.

 

 

 

 

2

03.07.17

 

            Demain je serai en Espagne.

 

            J’ai parlé un peu avec une dame tout à l’heure, en mangeant.  Je lui ai dit que je ne comptais pas avoir de « profession » ni de carrière.  Et je lui ai aussi parlé de dharma, en quelque sorte, en lui disant que le bonheur ne peut se trouver que dans l’instant présent.  Elle m’a donné un billet de 10 euros et son mari aussi.  Ça m’a bien étonné et aussi beaucoup touché.

 

            Mon souper était constitué d’un bout de pain avec du fromage qu’on m’avait donné à midi, un autre morceau de pain avec de la confiture de Malaysia Airlines, du miel et du beurre d’amandes d’Ariane, ainsi qu’une infusion de menthe que j’avais cueillie sur le chemin.

 

            Demain matin ce devrait être des muesli avec du lait en poudre, du Népal, et peut-être du café ou du thé du Hilton en Malaisie.

 

 

 

 

Zubiri.  Pied.

03.07.20

 

            Où je m’en vais ?

 

            Des bouffées de joie, d’amour m’arrivent parfois et je les sens sur le point d’éclater en une grandiose beauté de compréhension totale, plutôt qu’en un anéantissement définitif comme c’était le cas auparavant, il y a plusieurs années.

 

            Gemma, Jaya.

 

            Ya no sé donde va !

 

[Ndf :  Cette phrase ne veut peut-être rien dire du tout littéralement parlant, mais pour moi elle signifiait quelque chose lorsqu’elle est apparue à mon esprit.]

 

            J’hésite à choisir, encore et toujours peur de me tromper, de faire une erreur.

 

            « Est-ce pour moi ? » (Cliché mais dont le concept sous-jacent s’applique.)

 

            Je ne veux pas être rejeté d’un monde que j’ai choisi de rejeter.

 

            Pensé il y a longtemps :

            Ce serait tellement rassurant si on pouvait me dire que je suis fou, que c’est normal que je pense tout cela, que je ne suis pas comme les autres, allez, on va s’occuper de toi, prends ces pilules et oublie tout cela.....

 

            L’éternelle torture du doute, l’insécurité et la totale non-connaissance font partie du chemin, je le sais.  Toujours remettre en doute ses bases les plus profondes parce que dès le moment où l’on devient certain de quelque chose, on se solidifie, on s’installe et on perd une flexibilité, une ouverture.  On devient désynchronisé avec la perpétuelle mouvance cosmique (cliché) des choses, de tout.  Comme une barre de fer flottant dans l’eau uniforme d’une cascade.

 

            Ce sont mes attachements qui me font souffrir, bien-sûr.  Je veux faire ceci, je veux faire cela, je tiens à ceci, à ces conditions, je ne veux pas cela, et tout le reste....

 

            Encore que des mots.....   La vraie vie est dehors.

 

 

 

 

            Avec une Bible en anglais et des mouches pour passer la journée.....

 

 

 

 

            Devant mon cahier à nouveau parce que je n’ai rien à faire.  La Bible est plate.  J’a passé la journée à dormir.  Mon pied sera mieux demain.  [Ndf. :  Une douleur, presqu’une tendinite, à mon tendon d’Achille droit m’empêche de marcher.]  Ai mangé du beurre d’érable.

 

            J’essaie d’écrire pour trouver de l’énergie, pour me remonter.  Mauvais chemin.  Pourquoi ne pas être avec ce qui est ?

 

 

 

 

Arres

03.07.21

 

 

            C’est fait.  J’ai donné tout l’argent qui me restait sur moi.  Ça m’a fait vraiment du bien.  J’ai senti qu’un moment magique se passait lorsque j’ai mis ma petite liasse de billets et ma poignée de change sur la table.  Il y avait des étoiles qui brillaient et une petite musique de fée, comme lorsqu’un bonhomme de jeu vidéo ramasse un item très important, mais je ne voyais et n’entendais rien, je le sentais.

 

            Je me retrouve donc à pied, en pèlerinage vers un endroit lointain qui n’existe pas encore pour moi, avec comme seule provision et comme seul moyen de subsistance la confiance (la foi ?).

 

            Je me sens libre, je me sens affranchi de la dépendance et de la domination de l’argent.

 

            Je vivrai de ce que les gens voudront bien me donner.

 

            Quand je mange de la nourriture qu’on m’a donnée, à ce que j’ai remarqué, c’est beaucoup plus que de simples aliments que j’absorbe.  C’est aussi la bonne volonté, les bons souhaits, les encouragements et la générosité de mes donateurs qui me nourrit.  Ça fait vraiment du bien, ça réchauffe le cœur et je vois même parfois briller une lueur dans les yeux de ceux qui m’aident.  Je sens chaque don que je reçois comme un coup de masse sur le coffrage qui enserre mon cœur.  Bang !  Bang !     .....Ouch !  Ça fait vibrer un endroit en moi qui n’est pas trop habitué à être sollicité, un endroit que je cherche à connaître, à découvrir, à libérer.

 

            Le sandwich au fromage qui était fade et ennuyeux la veille, mangé près de l’épicerie où je l’avais acheté, est maintenant délicieux et savoureux parce qu’il m’a été donné de bon cœur, à moi, un inconnu cognant à la porte.

 

            Si je parviens jusqu’à Santiago, ce sera grâce à tous les gens qui m’auront aidé, parfois seulement qu’avec un sourire.

 

 

            En même temps, d’une certaine façon, ce que je fais est également profitable pour les autres, en leur donnant la chance de donner.  C’est souvent aussi agréable et bénéfique de donner que de recevoir.  On se sent bien ensuite.  Ça ouvre le cœur.

 

            Sur tous les chemins spirituels, la générosité, le don (dana en pali) est un des aspects les plus importants.  Pour les bouddhistes, la générosité est une des dix paramitas (perfections) à développer.

 

 

            L’interconnexion de toutes choses.  (Rien n’existe de manière seule, indépendante, autonome, séparée.)  Il est donc simplement logique et naturel que la générosité soit profitable au receveur ainsi qu’au donneur.  (Complémentarité, action / réaction, une opération de A vers B implique nécessairement une opération simultanée de B vers A.  C’est un tout.  Holistique.)

 

 

 

 

Eunate

03.07.22

 

            Comment décrire avec des mots ?

 

            Des gens qui ont choisi d’accueillir des pèlerins, tout à côté d’une église octogonale du XIIe  siècle qu’on sent vibrer de puissance.  Karine, une Belge, qui m’a accueilli comme un frère, comme quelqu'un longtemps attendu, avec une petite cérémonie de lavage de pieds.  Ses chants délicats et majestueux dans l’église silencieuse, à la nuit tombée.

 

            Je fus reçu et on m’a aimé, moi qui ne suis qu’un pèlerin parmi tant d’autres, moi qui ne suis plus rien.

 

            Jan, Mariluz et Karine ont aussi fait le chemin en pauvreté, comme je le fais.  Sans argent.  En laissant tout aller, en faisant confiance.

 

            Le doute, l’incertitude, la fatigue, la douleur, tout cela fait partie du chemin.  Comme le bonheur, la joie, l’extase, la confiance, la luminosité, la béatitude, la satisfaction contente.

 

            Quand je suis arrivé ici et qu’on m’a accueilli, j’en ai pleuré, en lisant un pamphlet qui décrivait ce que je vivais.  Une grosse flèche décochée droit dans le cœur,  SSSSTAK !  Ça t’atteint sans que tu n’aies eu le temps de rien faire et ça explose en-dedans....

 

 

 

 

Estella

03.07.25

 

            J’ai regard. Sur une carte du monde et j’ai vu que le chemin que je suis en train de parcourir peut se voir sur cette carte....  Wow !  Le monde qui me semble si immense me paraît maintenant totalement accessible.  Je sais que je pourrais faire le tour de la planète à pied, c’est réalistement possible....  Bien des barrières et des limitations viennent de s’écrouler devant moi...  Le monde me semble plus petit, accessible, il est mien, je peux le mettre dans la paume de ma main, dans ma poche....

 

            Ma maison est grande lorsque le ciel en est le toit, et encore....   La nuit, ma demeure est encore plus grande, plus vaste brillante de magnitude.  Et, lorsque je ferme les yeux, c’est incomparable.  Un point dans un point, sans (à zéro) dimension.

 

 

            En revenant, lorsque je m’ennuierai un peu, j’irai voir Shannon et Dana à Régina.  Ce n’est pas trop loin, quelques jours de pouce (d’auto-stop), c’est tout.  C’est tout à côté, c’est juste à la porte de chez-nous.  ‘Faut pas écouter les petites voix connes qui disent que c’est pas possible, que ça ne se fait pas.  Bin oui ça se fait.  Et plus que cela, même.

 

 

            Je n’ai pas beaucoup écrit sur le yatra, il me semble.  Ai-je même écrit que j’y allais, du 1er au 15 juillet (2003) ?  Marches en silence, à la file indienne, méditations, groupes de discussion, enseignements du dharma (« dharma talks »), etc, avec Jaya, Christopher, Martin, Bryan et Odelia.

 

            J’ai décidé de faire ce que je fais actuellement, le pèlerinage de Santiago (le Chemin de St-Jacques) dans les derniers jours du yatra, à la suggestion de Gemma, à l’invitation, déclinée, de Daniel et à l’exemple de Sofia.

 

            Donc ce yatra était vraiment très bien.

 

            Ah oui, aussi :  J’ai conduit sans permis valide, en France, plusieurs centaines de kilomètres en me rendant à Carcassone avec Flors, pour le départ du yatra....  (Et dire que je n’aurais probablement jamais fait cela au Québec.)

 

 

 

 

ULTREÏA !

 

 

 

 

Santo Domingo de la Calzada

03.07.28

 

            Est-ce que des choses du genre peuvent s’écrire ?

 

            J’avais prévu aller plus loin aujourd’hui (toujours des prévisions, des plans, auxquels on s’attache), mais j’ai écouté ce que mon « cœur » me disait et je me suis arrêté ici pour aujourd’hui, en accordant ma confiance, en m’en remettant au déroulement des choses, même si je savais que je n’avais rien à manger pour souper et qu’un repas et de l’hébergement gratuits m’attendaient très probablement à la prochaine ville.

 

            Non, des choses comme cela ne s’écrivent pas.  Ça a simplement l’air fou, inimportant, non réellement significatif.

 

            Mais pour moi, ça a une importance.  (Comme on m’a déjà dit :)  Il y a des choses qu’on ne peut voir que si on accepte de les voir (que si on ne se refuse pas à les voir).

 

 

 

 

(Término Municipal de) Orbaneja Riopico (Burgos)

03.07.30

 

            Je dors dans la salle du conseil municipal d’un petit village, ce soir.  Seul avec quelques mouches.  On m’a donné la clé au bar, j’irai la reporter demain matin, en partant.

 

            J’ai mangé du arroz con leche (riz au lait avec des raisons juteux), du fromage et du saucisson pour souper, gracieusité du gîte de la nuit passée.  Ce fut également mon dîner aujourd’hui et ce le sera aussi demain (sauf le arroz con leche, je l’ai fini).

 

            Mon végétarisme fait pitié ces temps-ci.  Je prends ce qu’on me donne, sans chialer.  Cela m’est donné.  C’est le royaume des saucissons, ici.

 

 

 

 

            Mon retour va m’être très pénible.  Entouré de gens qui n’ont pas la même vision du monde que moi et qui ne veulent pas du tout faire la même chose que moi de leur vie.  Qui n’ont absolument pas les mêmes visées.  Qui ne comprennent pas quand on leur parle de tolérance, d’observer leurs comportements et leurs réactions, qui ne cherchent pas à faire d’eux quelque chose de meilleur, de tendre vers un idéal quelconque, aussi lointain puisse-t-il être.  « T’es pas encore revenu de l’Inde, toi.  Utopiste, idéaliste ! », que m’a dit un Québécois qui marche depuis plus longtemps que moi et qui boit sa bière ou son vin à tous les soirs (et/ou après-midis).  Il n’entendait rien à ce que je lui disais lorsque j’essayais de lui parler, indirectement, de tolérance, d’ouverture, d’acceptance [anglicisme], du fait qu’il y a 100 façons différentes de faire le pèlerinage, même en voiture au lieu de marcher avec son lourd sac sur le dos, tel que son « opinion » sur la façon dont un « vrai » pèlerinage doit se faire le proclame.  C’est une erreur grossière (typique et très commune) de croire que je suis sur le bon chemin, je fais les choses correctement, de la façon dont elles doivent se faire, et que tous devraient faire comme moi (car je suis le centre du monde, bien entendu).  Toujours je, je, je, moi, moi, moi.  La proéminence de l’égo.

 

            Je lui parlais de tout ceci, je lui parlais de dharma (non limité au bouddhisme), mais il n’entendait rien.  Par moment c’était surtout « avoir raison », avoir le dessus dans la conversation, avoir la faveur populaire qui comptait pour lui.  (Comme j’ai très souvent fait par le passé, en laissant la vérité ou le contenu véritable de côté pour ne vouloir que la « victoire » à tout prix, qu’à avoir le dernier mot.)

 

            Je me rends compte que je suis un marginal que de penser comme je le pense, que de vouloir ce que je veux.  Je suis en minorité.

 

            C’est pour ça que ça va être difficile en rentrant.  (Si jamais je rentre....)

 

Non, avoir une bonne job c’est pas ça mon but dans la vie.

            La vie c’est plus que ça pour moi.

 

            Et non c’est pas vrai qu’« y faut travailler ».

 

 

 

 

Tardajos

03.07.31

 

            Passé le cap des 500 km (à faire).  Aujourd’hui, hier, ou peut-être demain, dépendant des sources.

 

            Ai rencontré un Espagnol qui court jusqu'à Santiago.  Avec son sac à dos.  Il prévoit y être dans 13 jours.

 

            Moi j’ai marché 28 km dans la journée.  Je me suis fait donné du pain (et un beigne glacé de sucre) par une boulangerie.  Pour souper une grande salade, délicieuse, bien meilleure que ce que j’aurais pu faire moi-même, est apparue devant moi, avec deux œufs cuits dur.  Et on m’a donné 50 centimes pour m’acheter un pain (ce que je suis allé faire nu-pieds) pour demain matin.  Le Chemin s’occupe bien de moi.

 

            Là je suis fatigué.

 

 

 

 

            J’étais resté une journée à Estella, je ne l’avais pas dit, pour aider au refuge.  Comme « hospitallero », qu’ils appellent.  On me l’avait demandé et je n’avais aucune raison de refuser.  J’y ai rencontré Agurtzane.  Le matin où je suis parti, il y a eu une bombe de l’ÉTA juste à côté de l’auberge.  De la fumée partout alors que des chanteurs chantaient le lever du Soleil en ce jour de St-Jacques.  Quand je suis sorti pour marcher, la rue était barrée par des policiers.  Et dire que moi et Agurtzane avions placardé plein d’affiches dans cette rue pour annonce la célébration de ce soir.

 

 

 

 

Carillon de los Condes

03.08.03

 

            J’ai rencontré Daniel (de la retraite de Sat Tal, en Inde, et du yatra), hier.  Nous étions très heureux de nous revoir.  Il m’a invité à partager le souper de son petit groupe (Ean, Shawn, lui et Josep-Maria), préparé sur un feu dans un petit parc, et nous avons dormi à la belle étoile.  Ce fut très agréable.

 

            Mais maintenant j’ai faim, je suis fatigué (pas d’énergie), je n’ai pas d’endroit où dormir ce soir (on m’a refusé à l’auberge, la dame n’avait pas l’air d’apprécier que je fasse le chemin sans argent mais je n’ai pas compris ce qu’elle a dit a part le refus) et j’ai mal à un muscle d’une jambe même si je n’ai marche que 12 km ce matin.  Et il est 18h00, le ciel est tout gris, il vient de pleuvoir assez fort (je n’ai pas de tente, ni de toile, seulement un tapis de sol) et le prochain village est à 17 km sans rien en chemin.  Je ne sais pas quoi faire.

 

            Je vais marcher, je crois.  Je ne sais pas.

 

 

 

 

[40 minutes plus tard.]

 

            J’ai croisé plusieurs personnes que je côtoie sur le chemin et elles m’ont un peu remonté le moral, donné de l’énergie.  Mais je n’espérais ni ne voulais pas d’action concrète de leur part (ex .:  me payer l’auberge).  J’ai choisi de faire mon chemin de cette façon en sachant que ce serait dur parfois.

 

            Un barman m’a donné un sandwich et un café, ce qui m’a beaucoup aidé.  Et un verre de vin, que j’ai refusé.  Pas d’alcool pour moi.  Le gars n’en revenais pas qu’on puisse décider de faire le Camino comme cela.  Je lui ai parlé un peu, tant bien que mal.  Son attention et sa générosité m’ont aidé.

            Je crois que je vais marcher, maintenant que la nuit va bientôt tomber, et advienne que pourra.

 

            J’ai toujours ce besoin inconscient de me pousser à bout, d’aller là où je ne crois pas toujours pouvoir aller....

 

 

 

 

[La nuit est tombée depuis un paquet de centaines (de milliers, plutôt) de pas, la lune vient de disparaître effacée par l’horizon et je ne vois pas ce que j’écris....]

 

            « Est-ce que c’est Dieu, ça ? »

Je me suis demandé cela souvent ces derniers temps, méditant dans les églises, marchant seul ou regardant les étoiles, comme ce soir.  Je crois avoir pris comme hypothèse que Dieu existe et j’essaie de le trouver.  Je suis en train de chercher Dieu.

 

            Mais pas dans la Bible, pas dans les grotesques institutions bâties autour d’un Jésus mythique, mais plutôt dehors, dans ce que je vois, dans mon cœur, dans les concepts et idées que j’ai déjà, dans ce que je sens sans toujours pouvoir y mettre de mots.

 

            Il y a des éclairs partout sur un côté de l’horizon, il y avait un incendie assez répandu de l’autre côté, j’ai eu le culot de demander de la nourriture à un hôtel / restaurant 3 étoiles bien luxueux installé dans un monastère du XVIe siècle et on m’en a donné, et je m’avance dans le noir, sur un chemin que je ne vois pas, vers un avenir aussi inconnu que le Dieu que je cherche.

 

 

 

 

03.08.04 (je pense)

 

            J’ai marché, marché et marché, lentement à cause de ma jambe, sans être trop certain que j’étais encore sur le bon chemin, jusqu’à ce que j’arrive au village, passé 4h00 du matin.  Je ne trouvais plus les flèches à la sortie du village, alors je me suis couché dans un parc abandonné, sur une dalle de béton.

 

            Le jour s’est levé, il fait clair depuis un bout, je vais aller quêter mon déjeuner et continuer à marcher.  Mes mains tremblent du manque de sommeil et j’ai une bonne dizaine de piqûres de maringouins en souvenir du coucher de Soleil d’hier.

 

 

 

 

Sous un viaduc, sur le Camino

03.08.05

 

            C’est un monde étrange que celui dans lequel les gens (de la ville, de l’Ouest) vivent.

 

            Je pense à The Wall (de Pink Floyd), je pense à la Matrice (The Matrix, le film), je pense à toutes ces descriptions futuristes d’un mode de vie étrange et « déconnecté » (Fahrenheit 451 (Bradbury), 1984 (Orwell), ....).

 

            Ce n’est pas mauvais en soi, c’est simplement bizarre et étrange, tellement étrange.  (Une exposition d’art minimaliste contemporain sur les abords de l’autoroute :  Des poteaux de signalisation tous neufs au milieu d’un carrefour récent, étrange et déserté.)  Mais personne ne semble le remarquer, tous semblent trouver tout cela « normal ».

 

            Ce n’est pas « normal » !  C’est câlissement (fichtrement, pour les oreilles sensibles) étrange !  C’est à n’y rien comprendre, mais absolument rien du tout !  Pas juste de la société humaine, mais de toute la vie (la Vie) en général.  Tu comprends ça un arbre, toi ?   Pas moi.      Un arbre ????

 

            Et puis un oiseau, une roche ?  Des « lois physiques » (électromagnétisme, gravitation (la gravitation ???), force nucléaire forte, force nucléaire faible) qui « expliquent » tout ceci ??  C’est quoi ça le magnétisme ?  Pourquoi ??

            C’est quoi ça le ciel et les étoiles ??

 

 

            Et il n’y a personne que ça dérange, que ça empêche de vivre ?

 

            « Hello, y’a quelqu’un là-dedans ? »

 

            Impossible de vivre une vie « normale », de « travailler »....   C’est quoi cette idée-la, de « travailler ».  « ....Bin, il faut travailler... »  Une autre « loi de la nature », je suppose ?   Ah, non, une « réalité de la vie » ?....  [Sarcasme gros comme l’océan Pacifique]

(Y’a pas un chat qui est capable de me dire qu’est-ce que c’est la vie, mais on est capable d’en dire les « réalités » par contre.....   [Bis]).

 

            Est-ce qu’il y en a qui savent qu’ils « vivent », qu’ils « existent » dans cette chose étrange que je ne peux pas nommer parce que je ne sais pas du tout ce que c’est ?....

 

 

            C’est quoi ça ???

 

 

 

 

Mansilla de las Mulas

03.08.05

 

            Christian qui dort sur des bottes de foin, Erik qui m’a à nouveau invité à souper, Jean, Jérôme, Frédéric, Bernard, Marie, l’Italienne avec son cellulaire qui ne m’aime pas, José, Taylor et les beaux couchers de Soleil.  Brigitte, Cornelia, Michiko aussi.  Et puis Ivan, Berth, Daniel, Ean, Josep-Maria et des antennes satellites sur des maisons en ruines.

 

            Bon, ça c’est l’Espagne, ou du moins la partie que j’en ai vue.

 

            J’ai réparé mon sac à dos (opération crucialement vitale) avec de la soie dentaire (cousue), encore.  Rien de vraiment nouveau.

 

            Il existe une exposition littéraire de récits de pèlerins allant à Santiago.  J’enverrai peut-être ce journal (s’il est tapé un jour), si ce que je relis peut éventuellement peut-être intéresser quelqu'un.  Mais ce n’est pas sûr.

 

 

 

 

León, dans la cathédrale.

03.08.08 ?

 

            Je me suis un peu triste, las.  Un peu seul.  Personne avec qui partager, personne pour comprendre.

 

            J’ai envie de revoir Gemma et Jaya, qui repartent pour l’Inde à la fin d’août, je ne sais pas exactement quand.  Ça me dérange un peu de prendre mon temps parce que j’ai peur de les manquer.  En fait, la fin de mon pèlerinage, la fin de mon itinéraire prévu sera à Barcelona, et non pas à Santiago ou au cap Finisterre.

 

            Des gens intéressant sur le Camino, oui, mais personne (à part Daniel, peut-être) avec qui je « connecte » vraiment, personne qui partage mes valeurs, mes visions.  Je me sens un peu marginal de ne pas vouloir vivre une vie « normale » en société, de ne pas vouloir m’accrocher au matériel (ou plutôt de vouloir ne pas m’y accrocher), de prétendre qu’il y a beaucoup plus à la vie que ce que notre société nous offre (ou même le reconnaît).

 

            Un peu de tendresse féminine me ferait du bien.  Les hommes, c’est bien, mais ils ne comprennent rien (ou à peu près) aux choses.  La vraie connaissance, la sagesse, l’intuition, la connexion véritable avec son cœur ou avec soi, je ne l’ai retrouvée que chez des femmes.  Les hommes ont la force, le pouvoir, et cela bloque tout.  C’est de la délicatesse, de la réceptivité qu’il faut.

 

 

            Consacrer ma vie à la méditation.  Ou quelque chose du genre.

 

            Je ne sais pas trop ce que cela signifie, ce que cela implique, mais c’est quelque chose du genre qui m’attire.  Je ne veux pas l’écrire en termes trop clairs pour ne pas m’y sentir emprisonné, obligé, mais c’est quelque chose que je veux faire.

 

            De mon point de vue, il n’y a rien d’autre que je puisse faire.

 

 

 

 

Vilar de Mazarif

03.08.08

 

            Parfois, des gens aux jambes et bras encore blancs me regardent avec des gros yeux lorsque je leur dis que je suis parti de St-Jean-Pied-de-Port , en France (deux jours avant, en fait).  Bon, c’est pas si pire que ça, il me semble.  Ah bien, j’ai quand même marché 500 km.  Ça fait combien de temps que je suis parti, déjà ?  23 jours ?  Ah ouin ?....

 

            Je ne me pose même plus la question, je ne m’en soucie plus vraiment.  Je marche, c’est tout.  Ce n’est même pas « extraordinaire » ou « spécial » de faire le Camino, c’est seulement ma vie, c’est tout.  Ce que je fais ?  Je marche.  Je n’ai pas de mode de vie autre, de travail ou de maison que j’ai quittés et auxquels je vais retourner.  Ou, si j’en ai eu, je ne m’en rappelle plus.    Le Camino de Santiago n’est pas à l’extérieur de ma vie normale, c’est ma vie normale.

 

            Et puis j’ai regardé sur une carte de l’Europe et n’ai pu m’empêcher de lâcher un rire d’exclamation.  Wow !  J’en ai fait du chemin !  Passé León, c’est tout près de Santiago (par rapport à lorsque j’étais à St-Jean-Pied-de-Port).  Je n’avais même pas encore conçu l’idée que je pourrais me rendre jusqu’ici !  Moins de 300 km à Santiago, moins de 400 km à l’océan...  15 jours de marche ?

 

 

 

 

            Beaucoup de mystiques et de religions parlent (en général) de l’amour (l’Amour) et de la lumière (la Lumière ?).  Je commence parfois à en comprendre l’importance.

 

            Des centaines de millions de personnes dont de très intelligentes, au fil des siècles, ne peuvent pas avoir toutes été complètement dans le tort lorsqu’ils accordaient une grande importance à la religion ou, plutôt, à la spiritualité dans leur vie.  Il doit y avoir quelque chose là.

Il y a quelque chose là.

 

 

 

 

            (Si on est convaincu que Dieu n’existe pas, il est bien sûr qu’on ne le verra jamais nulle part.)

 

 

 

 

            Mon autre cahier (le 6e) fut rempli jusqu’à la dernière ligne de la dernière page dans la cathédrale  Santa Maria de León ce matin.  Il me fallait donc mendier de quoi écrire.  Je suis entré dans le « Obra Hospitalaria Ntra. Sra. de Regla » et ai demandé à la réception de quoi écrire pour mon journal.  On m’a donné un petit calepin promotionnel de Clopixol Acufase / Clopixol Depot (zuclopentixol).  C’est un médicament pour le traitement de la schizophrénie chronique et subchronique avec crises aiguës, spécialement pour les patients agités et/ou agressifs.  Ah bin !  Assez amusant.  Le genre de truc qui peut avoir tendance à déclencher des doutes frénétiques, presque de la paranoïa.  C’est-tu un signe ??  Chus-tu peut-être fou ??  C’est ça, je le savais !  Schizophrénie !  Schizophrénie !  [petite voix aiguë suivi d’un rire méchant]

 

            Mais non, pas avec moi.  Je me refuse à toute paranoïa.  Ça névrose la vie, ça rend tout noir, tout laid, tout invivable.

 

            Mais il faut quand même dire que l’idée d’un désordre mental (à moi) m’est souvent passée par la tête.  Ça expliquerait bien des choses, entre autres pourquoi je ne suis pas pareil aux autres, pourquoi je me pose des questions.  Et je sais que d’autres gens se sont posés la question (et se la posent peut-être encore) à mon sujet.  Ça leur expliquerait bien des choses.  C’en est presque un schéma classique.  Des psychotropes (pourquoi pas !), un voyage aux Indes, il revient presque illuminationné (nus-pieds, les cheveux longs, la grosse barbe, les fleurs au cou en bénissant tout le monde sur son passage, d’apparence bien mystico-gazeuse (merci au père Samuel pour l’expression)) et tout le monde sait bien que c’est dans la vingtaine que ça se déclenche ces maladies-là, on n’aurait jamais pu prévoir, un si bon garçon.....

 

            C’est difficile (et presque horrible de devoir le faire) de définir ce qu’est la maladie mentale, et donc, surtout, la santé mentale.  C’est quoi un comportement normal ?  (Surtout dans une société névrosée...  (Pas plus de 3 dépressions aux 10 ans, peut-être ?))  Ok, il y a des extrêmes faciles à déterminer, mais c’est aux alentours de la petite ligne pointillée très floue (si elle existe) séparant le « normal » du « pas normal » que ça devient « totché », en bon Québécois (« délicat » pour ceux qui ne comprendraient pas).  Comme dans mon cas, peut-être ?  (À moins que je ne sois déjà classé comme étant un cas sévère, on ne sait jamais.)  J’ai d’ailleurs beaucoup de matériel sur ce site (ce livre) tendant à prouver que j’ai des neurones qui ne connectent pas bien (selon un point de vue plus ou moins conservateur et rigide)).

 

            Bon, je n’essaierai pas de convaincre que je suis fou ou non ce soir, là je suis fatigué, je m’en vais me coucher.

 

 

 

 

Manjardin

03.08.11

 

            On m’a donné 10 euros hier, parce que j’ai aidé au ménage du matin de l’auberge privée à laquelle j’ai dormi.  La veille, on hésitait à me laisser entrer parce que je n’avais pas les 6 euros pour la nuit.  Et on m’a aussi offert un coton ouaté (chandail avec capuchon) avec l’emblème de l’auberge, mais j’ai refusé (tant bien que mal, en espagnol) parce que je n’en avais pas besoin.  Et j’étais embarrassé du billet de 10 euros.  Je n’en avais pas besoin non plus.  Et je n’étais plus un pèlerin sans argent, j’étais devenu un pèlerin avec 10 euros.  Je crois que j’aurais dû refuser.

 

            Là j’étais embêté.  Quoi faire de ce billet ?  Il doit bien y avoir quelqu'un qui en a plus besoin que moi.  Hier soir, j’ai donné une boîte de sardine, la dernière nourriture qui me restait, à un homme mendiant à la porte de l’église (la cathédrale).  Et ce matin j’ai reçu 10 euros (avec plein de nourriture, aussi).  (Le lien est un peu facile à faire, surtout quand ce genre de choses arrive assez souvent.  Je prétends toujours que le meilleur moyen de faire de l’argent est d’en donner....)

 

            J’avais des fruits, de la viande (, un billet de 10 euros) et on m’a donné un pain.  J’avais un dîner et David, d’Allemagne, m’a donné plus de pain, de la crème de camembert et une pêche. J’avais un souper.

 

            Je me suis débarrassé de tout cet argent (encore) dans la boîte de donation d’un monastère.  Et, sur l’invitation d’un petit papier jaune, je suis allé parler à un moine, le père Juan Antonio, du monastère San Salvador de Monte Irago.  Intéressant, mais j’ai encore à chercher.  Il n’avait pas de réponse à mes questions.  Lui (et sa tradition) choisissent de ne pas se poser ces questions.  Il ne pouvait pas conceptualiser que d’autres religions ou d’autres représentations de la réalité (ou du monde, ou de l’Univers, ou de l’ensemble Dieu-Univers, ou de n’importe quel truc englobant tout ce qu’on peut conceptualiser et ce qu’on ne peut pas ainsi que tout ce qui est (ou qui n’est pas) à l’intérieur ou à l’extérieur du temps, de l’espace, etc. (un grand Tout, en fait)) puissent être aussi véridiques, aussi « vrai », que la vision de la tradition chrétienne.  Il ne disait pas que les « autres » (non-chrétiens) avaient tort, mais il disait, en essence, qu’il savait que la vision chrétienne (ayant une dualité monde-Dieu, contrairement aux visions orientales, généralement parlant) était bonne (puisque Dieu existe, bien-sur).  Il était impossible que Dieu n’existe pas ou qu’il soit différent de la vision judeo-islamo-chrétienne car les choses sont comme cela et Dieu est de cette façon.  (Ce qui est basé, selon les propres affirmations du moine, sur ce que Jésus, fils de Dieu évidemment, nous (leur) a enseigné, donc sur un dogme non prouvable ou discutable.  Donc il ne disait pas directement que les « autres » ont tort, mais il le sous-entendait en niant catégoriquement que « les choses » puissent être expliquées ou décrites autrement.

 

            Malheureusement, encore une fois, je n’ai pas réussi à « sortir » cette personne de sa vision, pour lui faire comprendre un peu la mienne et ensuite, s’il savait vraiment quelque chose, discuter à partir de là.  Ou, autrement dit, je n’ai pas réussi à faire accepter qu’il puisse y avoir d’autres façons aussi bonnes et correctes, aussi valables, de tout expliquer (ou de ne rien expliquer du tout) que la sienne.  Pris dans la vision étroite du Christianisme, de sa vision, et dans sa certitude, il était aveuglé à ce qui pouvait se trouver à l’extérieur de sa vision.  « Mon chemin est le Chemin. »

 

            Tabarnak !  Un peu d’ouverture, un peu d’humilité, svp !  Une doctrine qui prétend être la seule bonne (alors que les autres prétendent également la même chose) est nécessairement incorrecte, non complètement cohérente.  Ça m’énerve, cette étroitesse de vision....

 

            Ce que je cherche, c’est quelqu'un assez ouvert d’esprit pour accepter d’autres visions que la sienne, d’autres façons de voir ou d’expliquer que la sienne propre.  De l’humilité, de la simplicité.

 

            Le moine, père Juan Antonio, était très heureux.  Il semblait très satisfait par sa vision.  C’est quelqu'un que je respecte entièrement et en qui j’ai totalement confiance.  Ses yeux étaient clairs et sincères.

 

Mais non, ce n’est pas ce que je cherche....

 

 

            Il m’a donné, à ma demande, un cahier pour écrire (avec des pages pleine grandeur, ce que j’apprécie).

 

            Et je suis entré dans l’auberge par la fenêtre, la porte étant barrée, ayant parlé trop longtemps avec une demoiselle du Guatemala ayant complété une maîtrise en droit international à Madrid. ’Faudrait pas que ça en devienne une habitude.

 

 

 

 

            Ce matin, un peu fatigué, j’ai marché jusqu’ici où j’ai trouvé Don, qui m’a dit simplement bien des choses que je savais déjà.  Nous sommes restés 20 minutes à se regarder dans les yeux, sans rien dire.

 

 

 

 

Ponferrada

03.08.12

 

            Assis à l’ombre d’un château des Templiers,

[Phrase volontairement laissée incomplète.]

 

 

 

 

Ambasmestas

03.08.13

 

            Je pense souvent à l’Inde.  Évidemment.  Pas tellement le pays, mais surtout l’ambiance, l’atmosphère de spiritualité qu’on y retrouve (si c’est cela que l’on y cherche.)  Il me paraît de plus en plus probable que j’y retourne.

 

            C’est aussi bien d’être ici, dans l’Ouest, et d’y rencontrer des gens qui pensent d’une manière semblable.  Bouddhistes ou non, des gens qui sont éveillés.  Des gens qui disent ce que je pense et qui, aussi, vivent selon leurs principes.  Des gens avec de la lumière dans les yeux, ou qui sont intéressés par celle qu’ils voient dans les miens.

 

            « Oui c’est possible » est ce que je retiens.

 

            Ça fait tellement du bien de se faire dire des choses qu’on savait mais dont on peut parfois finir par douter parce qu’on se croit seul à penser ainsi.  Oui, c’est possible, et non, nous ne sommes pas seuls.

 

 

 

 

Ruitelan  -  Pequeño Potala

03.08.13

 

            J’ai un grand cahier avec tout plein de pages, alors je me dis qu’il faudrait bien que je le remplisse un peu.  Alors....   (Entonces....)

 

            Quand je suis arrivé ici cet après-midi, le propriétaire de l’auberge (privée) ne m’a pas regardé directement.  Il a regardé au-dessus de moi.  Et il m’a invité et accueilli avec chaleur.

 

            Un peu à mon étonnement, je peux maintenant considérer que je parle un peu espagnol.  Assez pour entretenir des conversations de base et bien amplement pour le strict minimum.  Je parle peu dans un groupe totalement espagnol, mais je peux le faire, et surtout comprendre.  Et les Espagnols sont très gentils et compréhensifs avec ceux ne parlant pas très bien leur langue (le castillan).

 

            Avec un Allemand parlant (allemand,) anglais et un peu espagnol, une Guatémaltèque parlant (espagnol,) anglais et allemand, une Autrichienne parlant (allemand,) anglais, français et espagnol, une Italienne parlant (italien,) anglais, espagnol et un peu français, une Allemande parlant (allemand,) anglais, espagnol et un peu français), une Espagnole (Catalane) parlant (catalan, espagnol,) anglais et français, une Hollandaise parlant (hollandais,) anglais, français et espagnol, et un paquet d’autres gens, souvent assez jeunes, parlant très bien un paquet de langues, je me sens parfois un peu limité dans ma versatilité en ne parlant que deux langues et demi (mettons).

 

            Les jours passent, je ne m’en rends pas compte, et les kilomètres à Santiago fondent comme de la neige au Soleil.  J’étais à 200 km tout à l’heure et là, oups !, 160 et quelques....  Bon, il reste encore presque une autre centaine de kilomètres à l’océan, cap Finisterre, trois jours de plus, mais je suis quand même presque arrivé....  Encore un paquet de pas mal d’heures, mais je n’y pense même pas, je ne fais que marcher.  Santiago n’est qu’une excuse, un prétexte, de toute façon.  Une roche comme les autres.  Ce n’est pas trop important.  C’est le pas de ce moment, c’est la fraction de seconde actuelle, c’est l’instant présent qui est important.  Le pèlerinage est ici, toujours ici, pas à Santiago.  On se rend à Santiago pour avoir la chance d’avoir un chemin en train d’être parcouru.  La « destination finale » importe peu.  C’est le « maintenant » qu’il faut essayer d’atteindre.

 

            Je ne sais même pas si je vais m’arrêter à la ville de Santiago.  Peut-être bien, mais je m’en fous un peu...

 

 

 

 

            Bon, un autre sujet qui me trotte dans la tête depuis un bout :  la libido.  Le désir, l’attirance sexuelle.  Quoi en dire, sinon que je ne sais vraiment pas quoi en penser.  Mais c’est là [la libido], c’est ça le problème.  « Problème » parce que cela affecte mon comportement, mes pensées (évidement), sans mon consentement.  Je voudrais bien ne pas être influencé par ma libido, mais ma libido elle se fout bien de ce que je voudrais.  Et, je dois bien le reconnaître, je côtoie de ravissantes jeunes femmes tout au long du chemin (et partout ailleurs aussi, de toute façon), et il serait faux d’essayer de prétendre que je ne ressens aucun désir.  En fait, cela va et vient, selon une période (un cycle) que je suppose d’une durée d’environ un mois (28 jours me semblerait logique, la durée d’un cycle lunaire) mais qui ne me semble pas parfaitement régulier.  J’ai donc, de temps en temps, des phases de grande libido pendant lesquelles mon célibat actuel me fait souffrir et me semble injuste, et d’autres phases durant lesquelles je ne suis pas subjugué par ces hormones ou par le besoin d’un contact physique ou intime.

 

            Présentement, il me serait vraiment agréable d’avoir quelqu’un à mes côtés, appuyé sur moi, ou d’avoir une main sur une épaule.

 

 

 

 

Portomarín

03.08.16

 

[Un mois que je marche maintenant.  Et quelques jours que je n’ai pas écrit.  Bon, qu’est-ce qui s’est passé récemment ?...]

 

            J’ai passé les 2 ou 3 dernières journées avec Isabel et Raquel, venant de Barcelona.  Isabel parle français et Raquel parle anglais.  J’ai donc parlé espagnol.  Et un peu français et un peu anglais.  C’était très agréable d’être avec Isabel.  Nous avons parlé longtemps, en marchant, et j’ai beaucoup appris.  J’ai même pu exposer quelques idées en espagnol et me faire comprendre.  Et comprendre d’autres idées en même temps.  Et apprendre un paquet de mots ou de façons de dire.

 

            Isabel parle à tout le monde, salue tous les gens que l’on rencontre.  Encore plus que moi.  Elle est pleine de vie et a un beau sourire.  C’est agréable à voir.  Elle fera une très bonne hospitallera, comme Raquel l’a souvent dit.  Elle me payait toujours les repas, ce qui m’embarrassait un peu.  Je ne voulais pas être une charge, je ne veux pas que tout lui coûte le double ou qu’elle se sente obligée d’une quelconque façon.  Ça ne lui dérangeait pas du tout et elle ne se sentait pas obligée (je pense bien), mais ça m’embarrassait quand même.  C’est un peu difficile (pour moi) d’être longtemps avec des gens alors que je fais le Camino en pauvreté (sans argent).  Parce que je dépends des gens et je ne veux pas toujours dépendre des mêmes.

 

            Alors j’ai continué à marche alors qu’elles s’arrêtaient faire une sieste sous un arbre.  Il y a aussi que je me sens un peu « pris » lorsque je suis trop longtemps avec les mêmes gens, sans pouvoir être assez seul, et nous n’avions pas marché beaucoup aujourd’hui et que j’ai de l’énergie qui veut me faire avancer vers Santiago.  Car c’est quand même là que je vais (plus loin, en fait).

 

            J’espère les revoir.  (Isabel surtout.)  Non, je ne suis pas amoureux, mais c’est quelqu'un qui est agréable, avec qui je me sens bien et que je comprends bien lorsqu’elle me parle en espagnol.  J’irai peut-être les revoir à Barcelona si je ne les revois pas.

 

            J’espère rencontrer à nouveau Vivian et David (Guatémala et Allemagne) également.  Des gens très sympathiques avec lesquels je m’entends bien.  (Et David qui achète toujours trop de bouffe pour que j’en aie, sans même me le demander....)

 

 

 

 

            Franchie la pierre des 100 km (à faire) aujourd’hui !  Wouhou !  (Depuis 50 km, il y a une borne indiquant la distance à Santiago à tous les 500 m.....)  Ça fait 700 km que je marche...?  (Moyenne de 22,5 km par jour, en incluant le jour de repos, mes journées de 6 et 7 km (de même que ma nuit et ma journée de 51 km).)

 

            Y’a des tas et des tas (presque des centaines, plus d’une en tout cas) de pèlerins pour la finale, surtout parce qu’il faut avoir fait au minimum les 100 derniers kilomètres pour obtenir la « Compostela », le certificat officialisant la complétion du pèlerinage à Santiago (à mettre dans son CV) et qui prouve qu’on est un bon chrétien (il doit falloir le montrer au jour du jugement dernier pour ne pas aller en enfer, ou quelque chose du genre...).  (Tsé moi pis les bouts de papier officiels....)

 

            Je dors à terre (sur le matelas de sol d’Ariane) pour la troisième nuit d’affiliée, tous les lits du refuge étant remplis à midi.  (Les gens partent à 5h du matin et courent presque pour s’arrêter à 10h, 11h ou midi.  Moi, par exemple, je suis parti après 9h ce matin, et je suis arrivé à 21h, ce soir, ici....).  Mais ce n’est pas trop grave, ça ne me dérange pas.  Ça fait partie du Camino.  C’est comme ça donc c’est comme ça.  Nous dormons dans un gymnase...  J’ai failli dormir dehors.  Je crois que j’aurais dû.  Le champ était beau, coupé court, la vue superbe, j’avais avec moi de l’eau et un souper....  J’aurais dû.  Enfin.  Meilleure chance la prochaine fois.  J’essaierai de plus m’écouter.

 

 

 

 

Arca do Pino  (Santiago -18 km)

03.08.19

 

            On arrive à Santiago, mais on n’a pas vraiment envie d’arriver.  Il n’y a rien qui nous attend là-bas.  Mais sur le chemin, en s’y rendant, il y a plein de gens que l’on connaît, au fil des étapes, et on a un but :  aller à Santiago.  Rendu à Santiago, on n’a plus de raison d’être là.  Après avoir marché vers le Soleil couchant depuis plus d’un mois, on fait quoi ensuite ?

 

            Certains sont contents d’arriver, mais on sent une certaine nostalgie chez ceux qui marchent depuis des paysages qui ont disparu et des villes qu’on a oubliées.  Ceux qui ont la barbe plus longue, les jambes plus foncées, qui n’ont plus trop d’ampoules aux pieds, qui n’ont plus trop mal rendu au souper, qui ne trouvent plus rien de spécial à marcher vingt ou trente kilomètres....

 

            La fin d’une époque, la fin d’un mode de vie.  Être pèlerin, c’est quoi, ça ?

 

 

            Je sais, je continue plus loin, j’ai encore presqu’une centaine de kilomètres (90, 3 jours) de plus à faire avant Cap Finisterre, avant l’océan, mais quand même....  Santiago c’est l’endroit où nous allions.  Je ne serai plus « un peregrino que va a Santiago » parce que Santiago sera derrière moi.

 

            Rien n’est fini pour moi, le long voyage continue, ça ne fait que changer de paysage, de forme...  Où j’irai, ensuite ?  Ça, probablement seuls le vent et les étoiles le savent.

 

 

            Au Maroc ?

 

            Vivian et David......

 

[Dur d’expliquer ce qui se passe, surtout quand je ne le comprends pas moi-même.  Mais il se passe quelque chose........]

 

 

 

 

Santiago

03.08.20

 

            Aujourd’hui fut probablement une de mes plus dures journées.  Un mal de testicule (bin oui !) qui m’empêchait de marcher normalement ou de marcher tout court, et puis c’était que je n’avais pas d’énergie.  Il ne restait que 15 kilomètres, mais c’était long, long, long......  J’étais rendu, juste une poignée de kilomètres, mais c’était encore très loin, inaccessible.

 

            Et puis, un pas à la fois, j’ai fini par déboucher, fatigué, sur la cathédrale de Santiago.  Malgré que je me sois tenu avec des gens toute la dernière semaine, j’ai cheminé seul aujourd’hui.  Je suis parti seul et je suis arrivé à Santiago seul.

 

            J’y ai retrouvé, au détour d’une rue, à la sortie de la cathédrale ou à l’auberge, un paquet de gens que je connaissais.  J’ai mangé au Parador Hostal de los Reyes Catolicos [les Paradors sont les hôtels les plus luxueux d’Espagne, situés généralement dans de grands palais ou de vieux monuments historiques], qui nourrit gracieusement dix pèlerins à chaque repas, sur présentation de la Compostela, l’attestation officielle (en latin) de la complétion du pèlerinage de St-Jacques de Compostelle, le Camino de Santiago de Compostela.

 

            Santiago est une grande ville, y’a beaucoup de monde, là je suis épuisé.  Et il y a la mélancolie d’un but lointain, presqu’impossible, atteint, ainsi que les adieux et dernières salutations à tous nos compagnons de pèlerinage avec qui nous avons tant partagé, sans parfois même se parler.

 

 

[« Un kilomètre à pied, ça use, ça use, un kilomètre à pied, ça use les souliers.

Deux kilomètres à pied, ça use, ça use, deux kilomètres à pied, ça use les souliers.

Trois kilomètres à pied, ça use, ça use, ....

....

.....

....

Huit cents kilomètres à pied, ça use, ça use, huit cents kilomètres à pied, ....... ]

 

 

            Je ne sais pas si je pars où je reste demain à Santiago.  Ça se décidera demain (ou peut-être pas).

 

            Et il y a Vivian aussi.....

 

 

 

 

Olveiroa

03.08.03

 

            Demain, on s’en va au bout du monde....

 

            Une longue journée de 33 kilomètres, sous un Soleil de plomb, et ce fut long et long et épuisant.  Je sais que je suis arrivé, alors ma motivation et mon énergie se sont relâchées.  Mais il faut quand même les marcher ces dernières dizaines de kilomètres qui restent.

 

            Demain je serai à Finisterre (Fisterra), après 900 kilomètres de marche.  Des collections d’ampoules, de maux de pieds, de jambes, de genoux, de dos, d’innombrables heures sous le gros Soleil implacable, des litres de sueur, des records de chaleur dépassant les 40°C assez souvent, des pèlerins qui ronflent plus fort qu’un train, des nuits trop courtes à terre dans une auberge, du pain, du pain et encore du pain, avec du chorizo (saucisson) pas mal souvent, des « ¡ Buen Camino ! », « ¡ Hola ! », « ¡ Hasta luego ! » et des « ¡ Ultreïa ! » à profusion, des étampes partout, des centaines d’églises, une bonne couple de cathédrales, des centaines de villages et des millions d’épis de blé, des mains et une langue souvent bleues à manger des mûres sur le chemin.  Et tellement d’autres choses encore....

 

 

 

 

Betanzos

03.08.28

 

            Il y a des lustres que je n’ai pas vraiment écrit.  Tant de choses se sont passées récemment, ou dans ce qui me paraît être la dernière époque, les derniers siècles...

 

            Tout d’abord il y a Vivian....  Je n’ai pas encore beaucoup parlé d’elle parce que je ne sais pas trop quoi en dire.  Bon, 26 ans, du Guatémala, venant de terminer une maîtrise en droit international à Madrid, très charmante et séduisante, se préparant plus ou moins à se lancer dans la vie du travail et, je ne sais pas trop pourquoi, ressentant quelque chose de spécial à mon égard.  Et je mentirais si je disais que ce n’était pas réciproque.  Bon, où est-ce que ça va m’amener, tout cela ?  Je n’en ai aucune idée, elle non plus, et nous savons tous deux que je repars vers le Québec le 11 et elle vers le Guatémala le 16.  Alors les jaloux pourraient dire que nous ne perdons pas notre temps....

 

            Et ça m’a beaucoup étonné.  Suis-je en train de devenir un Don Juan, ou quoi ?  Chepa.  Mais j’ai l’impression d’avoir une chance extraordinaire, lorsque je la regarde, en me disant que jamais je n’aurais cru, auparavant, qu’une femme comme elle puisse s’intéresser à moi.  Dans mes derniers jours de marche, j’avais parfois l’air de la chanson Tu m’aimes-tu de Richard Desjardins en tête, en essayant de retrouver les paroles.

 

            Donc ça c’est un peu ce qui m’arrive en se moment.  Mettons que c’est un aspect non négligeable, qui donne à mon comportement et mes actions une direction toute autre que si j’avais été seul.

 

            Elle est devant moi, nous sommes dans un café, à Betanzos, entre nous deux cafés con leche, deux sachets de sucre ouverts, un litre de jus d’ananas-raisin, deux verres et deux cahiers.  Elle écrit pendant que je la regarde.

 

            J’ai souvent dit (et pensé) que je n’aimais pas regarder des personnages vivre une vie à la télé, pendant que la mienne est sur « pause », que je préfère vivre la mienne et pleinement.  Ma vie ferait un excellent film ou un téléroman extraordinaire.  Peut-être un peu trop irréaliste, même.

 

 

 

 

            Une plage extraordinaire, la Praya de Mar de Fora, la plage des pèlerins, au bout du monde, avec de grosses vagues puissantes, un sable doux, un chaud Soleil atténué par le vent (mais je me suis retrouvé la figure toute rouge rendu au soir, n’ayant pas senti les rayons sur ma peau), un paquet de pèlerins campant près des rochers, sous des abris de fortune.  Il y avait des relents de la marée noire du Prestige (dont l’histoire n’est pas terminée – Nunca Maís), une petite mousse brunâtre flottant entre les vagues, mais cela ne nous a pas empêchés, David et moi, de se lancer à la mer, à l’océan vers lequel nous marchions depuis des semaines et des semaines (40 jours depuis mon départ en France, à 900 km d’ici).  Nous étions au bout du monde, à partager avec Vivian et tous les autres pèlerins avant et après nous, une joie que seuls ceux ayant marché depuis plus loin que l’horizon, depuis plus longtemps que la dernière lune, peuvent connaître.

 

            Il s’en est passé des choses depuis que je suis parti....  Plus d’un million de pas, des milliers de flèches jaunes, ainsi que tout le reste.

 

            La tradition veut que le pèlerin, en arrivant au bout du monde, brûle tout son ligne, son bâton et ses possessions, pour débuter une nouvelle vie après être arrivé au bout de son pèlerinage.  (Ne pas oublier que le pèlerin devait aussi revenir à son domicile, n’ayant pas d’autobus, de train ou d’avion au Xe siècle, mais l’Histoire ne fait pas non plus mention de hordes de pèlerins revenant nus du cap Finisterre.)  J’ai brûlé mon t-shirt orange, dans le même feu où les vêtements de David et les bas de Vivian ont disparu.  Ça m’a fait quand même quelque chose de voir disparaître ce chandail, que j’ai porté plus de 200 des 350 derniers jours, et qui a servi à maintes reprises à m’identifier (« ....the guy with the orange t-shirt.... »), en Inde et partout où l’on m’a rencontré cette année.

 

            Je n’attache pas trop d’importance au symbolisme du début d’une nouvelle vie car j’ai l’impression d’avoir déjà débuté une « nouvelle vie » un nombre presqu’incalculable de fois.  Chaque jour, chaque moment est nouveau pour moi et ce qui venait avant n’a plus trop d’importance.

 

[à suivre]

 

 

 

 

Betanzos

03.08.30

 

            Les effets de la mondialisation.  De l’ouverture sur le monde.

 

            Le monde évolue, il change, il ne sera jamais plus comme il a déjà été.

 

            Je pensais à cela en écoutant le son des didjeridous d’un groupe de musique Français, assis sur le sofa sur le perron d’une petite maison bordée d’une rivière dans une forêt de Galicia, près de Betanzos, avec Vivian dans mes bras pour un moment.

 

 

 

 

[Après un dîner (deuxième repas de la journée) à 18h00 et un litre de lait UHT au chocolat.]

 

            Donc je suis en Galicia (Galice), chez Japy (Happy), rencontré à Bodhgaya, en Inde, en janvier dernier, puis à nouveau au yatra en France.  Il m’avait invité à venir le voir, habitant à 40 kilomètres de Santiago.

 

            Mais je devais aller au Maroc.  La chronique du jour aurait débuté abruptement en déclarant que j’étais en Afrique.  C’est ce que nous avions prévu faire, Vivian et moi, avant de repartir en Amérique, elle au centre, moi au nord.  J’avais lancé l’idée, entre deux flèches jaunes, d’aller mettre le pied en Afrique puisque j’en étais si près (comparativement aux autres périodes de ma vie antérieure) et, ayant déjà essayé vainement d’y aller (problème de visa) et désirer toujours s’y rendre, Vivian s’y était intéressé.

            Donc nous partions au Maroc.  Mais, en regardant le calendrier en tentant de se rendre à Madrid avant la fin de semaine, pour ne pas « perdre » deux jours (question de jours d’ouverture de consulat), nous avons décidé de changer nos plans.  Trop peu de temps disponible pour le Maroc puisque je pars le 11 et dois récupérer des trucs à Barcelone et Paris.  [Fin rapide de l’histoire, parce qu’on m’attend pour aller marcher.]  Nous avons donc décidé d’aller jusqu’à Betanzos pour voir Japy, même si son cellulaire ne répondait pas et que je ne l’avais pas prévenu à l’avance.  Il a répondu à 22h00 alors que nous allions chercher un hôtel.

 

 

 

 

En voiture, de Galicia vers Bilbao

03.09.01

 

            (Quand nous sommes entrés chez Japy (Happy), il y a 5 jours, la cassette du film Baraka traînait sur la table de chevet de sa chambre.  Un ami avait insisté pour lui prêter la journée même.  « Regarde, ça c’est le film dont je te parlais [en anglais] » que j’ai dit à Vivian.  Elle ne l’avait jamais vu.  Nous l’avons regardé le lendemain.

            « Peut-être peux-tu maintenant un peu mieux comprendre pourquoi je ne veux pas d’emploi, de carrière, de vie « normale » dans le monde occidental [en anglais] » que je lui ai dit par la suite.

            « Rien n’arrive sans raison. [en anglais] », qu’elle m’a dit.  Elle aussi se pose beaucoup de questions sur la direction à donner à sa vie, à la veille d’entrer sur le marché du travail avec une maîtrise en poche.  Elle a beaucoup parlé avec Japy sur les questions de développement des pays centraux et sud-américains, de la situation mondiale et d’autres.  Japy, 34 ans, a voyagé dans plus de 74 pays (d’après la couverture d’un de ses livres), surtout en vélo, et il vit dans une petite maison simple mais accueillante sur le bord d’une rivière dans la forêt Galicienne.  Sur l’arrière de la porte d’entrée est une carte du monde, posée le sud en haut.)

 

 

 

 

            (David, lui aussi, méditait.  Parfois, étant assis à quelque part, sur la place de la cathédrale de Santiago, sur une grosse roche d’une falaise au bout du monde, ou devant notre petit feu sur la plage, sans se le dire par des paroles, nous fermions les yeux et restions sans bouger pour un temps.  Tout simplement comme cela, sans plus de préambules ou de cérémonies, rien d’hyper-magique ou de super-débile-écoeurant, juste cela.  Et c’était bien.

            Avec Japy, Olatz (une amie), José (le cousin de Japy que j’ai aussi rencontré en Inde) et/ou Vivian, nous allions sur le bord de la rivière pour méditer quelques temps.  C’est bien d’être avec des gens qui ont la méditation dans leur vie.)

 

            Un sujet qui revient (très) souvent dans ma tête ces temps-ci (très prévisible) :  mon retour au pays.  Mon retour au lieu physique duquel je suis parti.  Avec beaucoup et pas grand-chose qui m’attendent en même temps.  Mais j’en parlerai plus tard.  Là ça ne me tente pas.

 

 

 

 

[Lettre de Vivian ?]

 

 

“jj

 

 

Station d’autobus de Bilbao

03.09.03

 

Vivian vient de partir dans un autobus, direction Guatemala, via Madrid.  Je suis resté sur l’asphalte à la saluer, les larmes au visage, continuant à pied vers un train direction Québec, via Barcelona.

            Il est très probable que je ne la reverrai jamais plus.

 

            Je pensais, comme toujours, ne pas m’être attaché, mais ce n’est pas vrai.

 

            Il y a trois semaines et demie, nous nous sommes rencontrés.  Il y a deux semaines et demie, nous avons échangé un premier baiser gêné.  Il y a un peu plus d’une semaine, nous avons fait l’amour ensemble pour la première fois, passionnément, au bout du monde.  La dernière fois était chez Japy, la dernière soirée, sur le deuxième étage de la terrasse, sous un mini mur d’escalade, alors que les autres parlaient en bas en passant la soirée (s’ils ont remarqué quelque chose, ils ne nous l’ont pas dit).

 

            Des centaines de tendres caresses échangées.  Elle savait réclamer mon affection (ou même venir la chercher) et ne se gênait pas pour m’en combler.  Dans ses yeux se lisaient l’amour et la confiance.

 

            Et maintenant elle vient de partir au loin, et je suis assis par terre à écrire, devant l’endroit où se tenait l’autobus, quai #12.  Il n’y a plus personne aux alentours.

 

            Le Guatemala.  Le Québec.

 

            « ¡ Buen camino ! » qu’elle m’a écrit sur un papier qu’elle a plaqué contre la fenêtre depuis l’intérieur de l’autobus, avant de descendre en courant me donner un dernier baiser et de remonter alors que la porte se refermait.

 

 

 

 

Une nouvelle vie commence pour moi.  Une fois de plus.  Un autre monde complètement différent.  Je commence mon retour au pays.

 

 

 

 

Dans le métro de Barcelona

03.09.04

 

            J’ai récupéré mon petit sac à dos, laissé en juillet dernier à Gemma, au yatra.  Elle est maintenant en Inde et c’est son frère, Albert (appelé Polo par tous), qui m’a accueilli.  « Esta casa es tu casa », que sa copine, Sandra, m’a dit.  Et on m’a donné la clé.  J’habiterai donc Barcelona pour 2 ou 3 jours, le temps de faire du lavage et de regarder un peu la ville.

 

            Ça m’a rappelé beaucoup de souvenirs de déballer mon sac à dos.  Tout cela date d’une autre époque à mes sens.  (Et le héros de mon livre est toujours pris dans son vaisseau spatial (depuis 2 mois) en direction d’une planète étrange alors que les commandes de répondent plus....)

 

            Je suis à la recherche d’un nouveau paréo.  J’ai fait cadeau du mien à Vivian.

 

 

 

 

Barcelona II

03.09.04 (techniquement, le 5 au matin)

 

            J’ai appelé Isabel, qui habite Barcelona elle aussi, et elle m’a invité à aller la rejoindre dans un café/bar.  Elle y retrouvait Raquel et Isabell (d’Allemagne, mais vivant à Barcelona pour 6 mois), tous du Camino également !  (Le monde est petit !  (cliché))

 

            En allant les rejoindre, à la même station de métro que j’ai attendu Polo 5 heures plus tôt, j’ai trouvé un paréo bleu pâle.  Et du pain pour aller sous le camembert que j’avais acheté plus tôt (ce fut mon souper, avec un pita à l’humus dans un resto libanais).

 

            Je vais dormir, il est temps....

 

 

 

 

Barcelona III

03.09.05

 

            Je viens de voir le film Bowling for Columbine, de Michael Moore.  Quelqu'un, je ne me souviens plus qui, me l’avait recommandé sur le Camino, en me disant que le film était très connu en Europe et très peu en Amérique du Nord.  En effet, je n’en avais jamais entendu parler.  [Ndf :  J’étais dans l’erreur, ce film est assez connu par ici....]

 

            Ce film, comme de fait, traînait à côté de la télé de Polo et Sandra.  Alors je l’ai écouté.  (Sous-titré en espagnol.)

 

            Cela parlait des Etats-Unis.  De la peur.

 

            Pourquoi y a-t-il « seulement » 300 meurtres par an en Allemagne, moins de 200 en France et au Canada, 70 en Angleterre et......  11 000 aux Etats-Unis d’Amérique (par an) ??!!!!

            Onze mille ???

 

            Oui.

 

            Et ce n’est pas beau.

 

            « I am a killer and I like it .....» qu’un soldat américain a dit à un reporter en Irak.  Pas seulement dit à ses camarades soldats, mais dit devant les médias....

 

            (Je me souviens encore d’avoir vu, alors que j’étais à Chicago, 2 ou 3 semaines après le fameux 11 septembre 2001, plein de petits matelots américains bien plus jeunes que moi (j’avais alors 22 ans), tous habillés en blanc immaculé, passer leur dernière journée au pays avant de s’embarquer pour la guerre.  Et ils étaient fiers et heureux de partir ainsi.  Aller se battre pour leur patrie.)

 

            Ça fait mal à voir ou à entendre.

 

 

 

 

[Assis sur le parquet d’une église alors qu’il pleut à 20 cm de moi.]

 

            On m’a mis dehors (gentiment) pour barrer la porte de l’église.  Il pleuvait.  Mais moi ça ne me dérange pas.  Sauf que je considère (même si je ne m’estime pas comme étant catholique) que c’est une aberration que la « maison de Dieu » soit fermée et barrée.  On ne peut y entrer en dehors des heures pré-établies.  (À quand la carte d’identité de chrétien (sic), avec puce électronique et tout ?)  Mon bon sens intuitif me dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas correctement quand le lieu qui se veut le centre de la vie spirituelle ou religieuse n’est pas accessible lorsqu’on peut en avoir besoin.  La spiritualité n’existe pas que de 9h00 à 5h00, avec une heure pour le midi, ou selon un tout autre horaire quelconque.  La vraie spiritualité existe en permanence, ou jamais....

 

 

 

 

            Donc il pleut, alors je n’irai pas au parc Güell.

 

            J’étais à Bilbao pour deux jours, l’avais-je dit ?  Chez Olatz (et David, son copain), une amie de Japy.  Nous sommes allés (j’allais écrire « Nous avons été »), Vivian et moi, au musée Guggenheim.  Un musée d’art moderne, je crois.  Je n’entends pas (hispanisme) grand-chose à l’art, ou en fait beaucoup de ce que je vois (surtout les amateurs d’art) me semblent « faux ».  Comme si on essayait de caricaturer l’art.

            Ce fut pour moi une sorte d’étude anthropologique.

 

            Il me semble qu’on devrait garocher à peu près tout l’« art » à la poubelle.  Ça serait, en quelque sorte, une forme d’art.

 

 

 

 

Rubi (nord de Barcelona)

03.09.06

 

            Je suis maintenant assis par terre à un concert de Manu Chao, peu après avoir remis mes sous-vêtements parce que mes shorts étaient rendus secs.  Je me suis baigné dans la Méditerranée tout à l’heure, à Barcelona.  L’eau était très bonne, beaucoup plus chaude qu’à Finisterre ou à Bilbao.  Je suis allé à la plage avec Isabell (d’Allemagne), et nous avons ensuite pris le train pour aller rejoindre son amie Julia (des Etats-Unis) de l’autre côté des montagnes qui entourent Barcelona.

 

            Nous avons acheté un brie à 1 euro (wow !), du pain, du jus, un melon et du chocolat pour un repas.

 

            Donc je suis assis par terre en attendant que le show commence.  Les nuages deviennent de plus en plus gris.  Nous espérons tous (probablement) qu’il ne pleuvra pas car le concert est à l’extérieur.

 

 

 

 

Rubi II

03.09.07

 

            Encore au show de Manu Chao.  Il est passé 2h00 du matin et il n’y a plus de trains pour Barcelona.  Le premier de la journée est à 5h00.  Le groupe à pris une pause et ils ont dit qu’ils allaient revenir plus tard.  Mon chandail est trempé de sueur.  Je suis allé me garocher, durant le show, dans la partie la plus active, dans un « trash » d’intensité moyenne.  Ça m’a fait du bien de dépenser de l’énergie, j’en sentais le besoin.

 

            C’est le premier show que je vois depuis longtemps sans avoir préalablement ou conjointement (ce n’est pas le meilleur mot) consommé une drogue quelconque (l’alcool est une drogue).  C’était intéressant d’être là et pleinement conscient.  Ça ne m’a pas empêché de rentrer dans le tas bien comme il faut.  Ça fait plus de six heures que la musique est commencée et j’ai encore de l’énergie.  Mais nous n’avons pas d’eau parce qu’ils mont confisqué ma bouteille d’eau bleue provenant du Parador de Santiago.  (Mais je suis entré avec ma caméra et mon canif suisse....)  Pas de bouteille, qu’ils m’ont dit.  Le gars ne savait pas pourquoi, mais pas de bouteille.  (Parce qu’il faut acheter leur eau, leur bière, ....)

 

            Il reste un peu de pain de seigle et de brie pour passer la nuit.

 

 

 

 

            ¡ Hasta la victoria siempre !

 

6h32.

 

            De retour à Barcelona, dans le lit qu’on m’a gentiment prêté.  Je pensais partir sur le pouce aujourd’hui, peu après le lever du Soleil, mais je crois que je vais remettre cela.

 

            Nous avons pris un train, moi et Isabell, et, ensuite, le métro étant fermé, nous avons marché jusqu’à nos lieux de résidence respectifs, pas très éloignés l’un de l’autre.  J’ai demandé à Isabell, qui m’avait dit au cours d’une conversation ne pas trop se sentir à l’aise avec l’idée de faire du pouce seule, si c’était correct pour elle de marcher seule la nuit à Barcelona, une ville de 3 ou 4 millions d’habitants.  Elle m’a répondu « Oui » assez fermement, sans hésiter.  Moi également, je n’ai aucune crainte à marcher presqu’une heure en pleine nuit, sans même connaître les lieux que je vais traverser.  (Je sais que ce ne serait pas du tout le cas pour la plupart des grandes villes étatsuniennes, mais pourrais-t-on en dire autant de Montréal ?  Une jeune femme marcherait-elle seule à Montréal à 4 ou 5 heures du matin ?)

 

            Mon chandail rouge (de Fisterra) sent la sueur, mais ce n’est pas mon odeur....

 

 

 

 

Train Maçanet -> Figueres

03.09.08

 

            Je suis dans un train qui va vers Figueres, près de la frontière française.  Il est 16h59, il fait 22°C (selon le train).

 

            Ce matin, j’ai pris un train pur me rendre à Villasar de Mar, là où Isabel et Raquel m’avaient dit qu’il y avait une plage et une grande route tout près.  Le pouce n’a pas marché, je me suis baigné et j’ai pris deux autres trains pour me rapprocher de la France.  J’aurais pu continuer dans le train dans lequel je suis parti de Barcelona, il m’aurait amené directement au même endroit.

 

 

 

 

Argelès

03.09.09

 

            Je viens de me lever avec un superbe lever de Soleil, un ciel rempli de magnifiques couleurs sur les divers types de nuages et de bleu répandus au firmament.  Avec les Pyrénées dans mon dos et Paris loin devant moi.

 

            Ah.... le ciel me manquait.  On ne peut rien voir dans une ville, on est coupé de tout....

 

            J’ai dormi dans un petit entrepôt en construction.  La nuit était tombée, le ciel menaçait de la pluie dans la nuit – ce qui s’est réalisé dans les minutes suivant mon arrivée au hangar – et rien d’utile pour moi aux alentours.  J’ai très bien dormi, à terre dans la gravelle.

 

            J’ai eu trois petits voyages d’auto (en pouce) rendu en France, pour lesquels j’ai à peine attendu.  Ça m’a beaucoup surpris...

 

            Ce matin, encore endormi, j’ai pris le bruit de l’autoroute pas trop loin pour le bruit de la mer...

 

            J’ai dans la tête une mélodie que Bryan jouait à la guitare.  Ses chansons (Hey Jude, Here Comes the Sun, Imagine, ….) m’ont accompagnées tout au long de mes marches.

 

 

 

 

TGV Lyon -> Paris

03.09.09

 

            Je suis fasciné par la capacité qu’ont les personnes âgées à dormir sur place, assis, sans vraiment incliner la tête ou sans qu’elle ne ballotte au gré des secousses.  J’en suis incapable.

 

            J’ai fait du pouce ce matin, ai dépassé Perpignan, attendu longtemps, marché, et me suis fait embarquer par la police.  Pas le droit d’être sur l’autoroute.  Mais je suis un touriste canadien, alors ça passe.  Une petite étape avec quelqu’un de très intéressant avec lequel les échanges d’idées coulaient fluidement (il m’a même demandé si j’avais besoin d’argent, étant prêt à m’en donner), et un grand morceau jusqu’à Lyon avec Karim, conduisant un camion, qui m’avait vu 45 minutes avant de repasser en sens inverse (dans le bon sens pour moi) alors que j’étais rendu assis sur mon sac en tenant mollement mon carton intitulé « Paris ».

 

 

            Ça roule vite un TGV !

 

            Je ne vois pas grand-chose, il fait nuit, mais ce que je vois, je ne le vois pas longtemps...

 

            J’ai visité un peu Lyon, surtout un autobus, le métro, une boulangerie, un supermarché et la gare.  C’est incroyablement facile de prendre le train ici (incluant l’achat du billet) !  Je suis émerveillé par la technologie que j’ai vue dans les réseaux de transport des quelques grandes villes européennes que j’ai pu voir (Paris, Bilbao, Barcelona, Lyon).  Ça ressemble beaucoup à ce que tous les livres et films futuristes décrivaient.  Et c’est facile à comprendre et à utiliser....

 

            [Pause de trois minutes.  Les toilettes sont un peu décevantes.  Je m’attendais à quelque chose de plus amusant...]

 

            Fini de lire Foundation’s Edge d’Asimov.  Quelques idées et concepts (Gaïa) que j’ai beaucoup apprécié de voir écrites dans ce livre.  Je ne m’y attendais pas.

 

            Gaïa....

 

 

 

 

            Des fois ça me frappe quand je parle à de nouvelles personnes :  Cela fait un an que je suis en voyage, j’arrive de l’Inde, j’ai trekké un mois dans les Himalayas et j’ai fait le Camino de Santiago (900 km de marche en 40 jours)....

            Humm......

 

            Je sais que j’aurais bien aimé parler à quelqu'un ayant fait tout cela.  Cette personne doit être très intéressante, que je me dis...

 

            Je sens dans la réaction des autres qu’ils trouvent un peu cela extraordinaire.  Mais moi ça me paraît normal, tout banalement normal.  Si je l’ai fait, cela ne devait pas être si difficile.

 

 

 

 

Paris

03.09.10

 

            J’ai retrouvé les choses que j’avais laissées à Paris.  Ce sont des vieux trucs, qui me semblent dater d’un autre époque très lointaine, vraiment très lointaine.

            Des choses dont je n’avais pas réellement besoin, qui ne me manquaient pas du tout.  Je vivais très bien sans tout cela.

 

            Je me rends compte que j’étais très confortable à vivre avec mon sac à dos.  Un sac que je pouvais aisément transporter sur mes épaules sans tellement le trouver trop lourd.

 

            J’ai besoin de peu.  La vie est beaucoup plus simple et agréable comme cela.

            (Je n’en ai rien à faire des 30 livres que j’ai ici, de tous les autres trucs et cossins.  Ça ne fait que me ralentir, m’alourdir, m’enchaîner.

 

            Je me rends compte que mon attachement aux choses a beaucoup changé.  Il n’a pas disparu, mais il a évolué.  Et j’aurais tendance à dire diminué.

 

            (Je regarde les piles de livres que j’ai devant moi et je me dis que je ne voudrais actuellement pas les jeter ou les donner.  Je voudrais les garder (puisque, surtout, je les ai achetés et traînés).  Mais, avant de les revoir, cela ne me dérangeait pas du tout de ne pas les « posséder » ni de les avoir avec moi, j’avais même oublié jusqu’à leur existence.  Leur absence ne me dérangeait aucunement.  Mais maintenant que je les « ai », leur absence me dérangerait.....)

 

            Et je pense à Vivian, parfois, probablement lorsqu’elle pense également à moi.  C’est bizarre comment je me sens.  Elle ne me manque pas trop, mais je sais qu’elle pourrait me manquer beaucoup si je (nous) le voulais (ions).  Un peu comme quelque chose qui n’est pas là et qui pourrait y être.  Un peu comme une drogue dont on a, d’un accord volontaire et avec planification, cessé la consommation.  (Comparaison amour / drogue....  Humm....   Intéressant.)  (Un peu comme l’histoire des livres, peut-être ?)

 

Je sais comment elle se sent.  Un peu comme moi.

 

            Un gros panda en peluche assis sur une table en verre me regarde.  Il trône devant mes possessions étalées par terre, à la veille d’être stockées dans mes sacs.

 

 

            J’ai en tête des noms, des visages de gens que j’ai côtoyés tout au long de mon voyage.  Des gens qui sont encore avec moi, d’une certaine façon, et dont mon cœur, également, tremble de leur absence.

 

            Est-ce possible ?

 

            Être « un » avec tous ces gens, tout ce monde, est-ce possible ?

 

            Mon cœur le sait, lui.......

 

 

 

 

Porte d’embarquement #A38, Aéroport Charles de Gaulle, Paris

03.09.11

 

            Le 11 septembre à nouveau.  J’attends mon avion.  Je suis prêt.  Je rentre à la maison après 1 an de voyages.

 

            Le Tome II des Chroniques d’un voyageur parmi tant d’autres est à la veille de débuter.  Une nouvelle vie, encore une fois.  (Ou....  sera-t-elle vraiment différente ?....)

 

            Ils passent des appels de sécurité aux haut-parleurs presqu’en continu.  Quelqu'un a laissé deux valises quelque part. Quelqu'un d’autre a laissé un sac près d’une toilette des dames.  Le vol 057 pour New York embarque et il y aura une fouille personnelle des passagers et de leurs bagages.  Encore le vol pour New York....

            Les Français ont un accent terrible lorsqu’ils parlent en anglais....

 

            Deux heures d’attente avant le départ.

 

 

 

 

St-Bruno-de-Montarville, Québec

03.09.11

 

            De retour.  À la maison de mes parents.

 

            J’ai ouvert un des tiroirs où était placé mon linge :  rempli de chandails, de t-shirts.  Un autre aussi.  Un de caleçons.  Et un de bas.  Sûrement une vingtaine de paires de bas, tous bien pliés, tous bien enlignés.

 

            Mais je n’en ai pas besoin !  Deux ou même trois (un luxe !) paires de bas me suffisaient amplement.  Pourquoi vingt ??  Qu’est-ce que je suis sensé faire avec vingt paires de bas et vingt t-shirts ?...

 

            Ma petite maison toute simple, mon sac à dos perpétuellement trop lourd ne suffisait bien.

            Une chambre d’hôtel toute vide était correcte....

 

            Et je fais quoi, ici ?

 

            Qu’est-ce que je suis venu faire en Amérique du Nord ?

 

            Dans ce monde d’influences que j’essaie d’éviter, mes idées et principes que je crois nobles vont-ils survivre ?

 

            Puis-je ne pas me laisser emporter par cette marée de conformisme, de « like-minded  people » ayant des valeurs radicalement différentes de celles que je veux avoir ?

 

            « Allons, sois raisonnable, reconnais-le, il faut que tu travailles, il te faut de l’argent pour vivre.... »

            « C’est bien de beaux principes, mais c’est le vrai monde ici.... »

 

 

            Non !  Non !  Non !  Non !!!!!

 

            (J’espère de tout cœur ne pas rechuter à nouveau, ne pas m’assoupir et oublier l’éveil, ne pas me laisser acheter et corrompre par les illusions de l’argent et du monde matériel.

 

            J’espère que ce qui a germé en moi ne mourra pas, ne s’éteindra pas telle une jeune fleur qu’on néglige d’arroser.

 

            Puissent ce livre ou ces écrits me rappeler ce que j’ai pensé, me remémorer un jour, si j’en ai le besoin, que j’ai sincèrement cru que c’était possible, que j’étais capable.

            Puissent mes amis, ou même des inconnus, me rappeler à l’ordre en me citant mes mots, malgré la fausse blessure d’orgueil que je pourrais subir, si je tombe et ne deviens plus que l’ombre de ce que j’aimerais devenir, plus que l’ombre de moi-même.

 

            Puissé-je réussir.

            Puissé-je m’accomplir.

 

            Et puissent tous les êtres être heureux.)

 

 

 

 

Montréal, près du Stade Olympique

03.09.17

 

            C’est ennuyant.  C’est merdique.  Y’a rien à faire...

 

            Il me semble que le Québec ne vaut pas la peine d’être vécu.  Ailleurs, oui, mais pas ici.

 

            Les gens ont changé, moi aussi.  (Ou est-ce seulement moi ?)  Je ne reconnais plus tous mes amis.  Sont-ce mes amis ?

 

            Perdu dans une ville qui me semble bien terne, toute morte dans sa quotidienneté empressée et aveugle.

 

            « Repartir, repartir, repartir... », j’entends dans ma tête et je ressens.  Ailleurs....

 

            Ici les gens ne comprennent pas que je veuille « vivre autrement ».  « Moi j’ai travaillé, je me suis forcé toute ma vie, t’as juste à faire ça.  Sinon t’es un fainéant, un paresseux, tu fuis tes responsabilités.  C’est ça la vie, il faut travailler. »

            Et je n’ai pas le cœur d’essayer de leur dire que je crois qu’ils se sont fait avoir complètement, jusqu’au cou, qu’ils ont forcé et bûché toutes ces années inutilement.  Parce que c’est ça que je crois un peu, aussi prétentieux, naïf ou arrogant que cela puisse avoir l’air.  Et oui, je sais que cela fait prétentieux ou enfant gâté (fils de riche) de dire (et de croire) que je ne veux pas travailler.

            Je peux me forcer, oui, mais travailler, produire, c’est une impasse, ça ne mène nulle part.

 

            Pour moi.

 

            Et la vie ici n’est que cela.  Société de consommation.  Produit (travaille), consomme, produit, consomme, produit, ....  Il n’y a pas de place pour quelqu'un qui ne veut pas produire juste pour consommer parce qu’il ne veut pas tant consommer.

En-dehors de la consommation, en-dehors de la société.

 

            Ma place n’est pas ici.

 

            Je n’appartiens pas à ce monde-ci.  Je m’en sens aliéné.

 

 

            Tel est l’état de mes pensées ces jours-ci, couplé à l’arrivée de l’automne, du temps gris et du froid.

 

 

 

 

St-Bruno II

03.09.21

 

            Il est tard le soir, mais je n’arrive pas à m’endormir.

 

            Je sais ce que je ferai ces prochains temps.  J’irai voir et parler aux gens qui me sont proches, pour les saluer et pour finir de revenir.  Pour régler ce point qui, d’une certaine façon, m’empêcherait un peu de repartir tout de suite.

 

            J’éditerai un livre de ces récits.  En espérant que cela puisse peut-être intéresser, inspirer ou même « aider » quelqu'un un jour.  J’ai trois mois de textes à taper sur le site Web (j’y suis toujours arrêté, sur « pause », dans les Himalayas au Népal), soit le quart de mon année.  Donc pas mal de pages.

 

            Et je chercherai et trouverai un centre pour y faire une retraite de méditation.  Vipassana.

 

 

            (Je pense à l’Inde.  Je pense à Jaya.  Et Gemma, et Ajay, et Odelia, et Bryan, et Martin, et Christopher, et Siddhartha, et .....

 

            Une photo de moi est apparue sur le site de Jaya, www.opendharma.org.  Sur la page d’accueil, la première photo en haut à gauche.  Je ne me ressemble pas (c’était moi en voyage (ai-je une apparence qui est « moi » ?)), la plupart de mes connaissances ici ne me reconnaîtraient probablement pas, mais moi je sais que c’est moi.  Je m’en trouve très honoré.  Mon égo est très flatté, mais j’essaie de réprimer cela.

 

            En même temps je me dis (ou mon égo me dit ?) que ça veut peut-être dire quelque chose.

 

            Quelle est la part de vérité là-dedans, quelle est ma vrai « valeur » et qu’est-ce qui n’est qu’une sur-valorisation due à l’égo, que pédanterie ?)

 

 

 

 

St-Bruno, devant l’ordinateur.

03.10.03

 

            Je numérise les photos de mon voyage sur l’ordinateur, pour mettre à jour et finaliser mon site Web.  La trame sonore du film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (en mp3) joue.  L’accordéon, le piano, les sons nostalgiques.  C’est l’automne.  Je regarde mes photos de voyage, les gens que j’ai connus, les sourires fixés sur papier en couler.  Tout cela c’est du passé.  Mon voyage appartient au passé.

 

            Je regarde Remco et Mike marcher vers le Soleil et un pylône, en traversant la rivière près de Bodhgaya, figés pour l’éternité.  [Photo 6.15]

 

 

            Il me reste quoi, je suis qui après avoir fait tout cela ?

 

 

 

 

Métro Lionel-Groulx, Montréal

03.10.19

 

            Je n’ai pas écrit depuis des mois, il me semble.  Je n’avais rien à dire, je crois, pas grand-chose n’allait nulle part.  J’étais de retour dans l’Ouest.

 

            J’ai décidé de continuer d’écrire ce journal.  Parce que mon « voyage » n’est pas terminé, parce que tout reste encore à faire, à bâtir, à découvrir, et parce que j’ai décidé de repartir bientôt.

 

            Je ne sais pas encore où, mais je trouverai en temps voulu.

 

            Je me suis rendu compte m’être réinstallé plus que je ne le voulais.  J’avais deux soumissions de vente d’ordinateurs à faire, et je m’enfonçais de plus en plus.  Je me suis « réveillé » en lisant mon journal que j’allais taper.  Le Camino de Santiago.

 

            Quoi ??  Pas encore ce mode de pensée occidental restreint et futile !

 

            Ça m’a fait mal de remarquer cela, de voir que, malgré moi, je m’y renfonçais, malheureux, vampirisé de mon énergie par ce mode de vie et cette organisation sociale réductionniste (esclavagiste).

 

 

            Je sors d’une fin de semaine de yoga.  Initiation au Kriya Yoga de Babaji.  J’avais été un peu déçu (attentes, préconceptions de la façon dont le truc « parfait » devrait être), mais je me suis bien rendu compte, en partant, aux belles couleurs du ciel, aux beaux échanges d’énergie des conversations dans la voiture, à l’amour que je ressentais pour ceux que j’ai côtoyés cette fin de semaine, à mon sourire presque béat, seul, dans le métro, que cette technique fonctionne, qu’il y a quelque chose de ce côté-là.

 

            Et Meera, avec qui je parlais en revenant, qui me disait qu’elle savait que la volonté était capable de guérir, de changer les choses, de modifier la réalité (selon mes mots).

 

            Je ne rentre pas tout de suite au « chez-moi » qui n’est pas tout à fait le mien (même si c’est le plus près d’un « chez-moi » que j’aie maintenant, exception faite de la Terre et du ciel (Ciel ?)), je vais voir Atlantis et Nathalie, deux Français rencontrés en Inde, à Dharamsala, à Tushita, et qui sont venus s’installer au Québec.  (D’ailleurs une des deux soumissions était pour eux....)

 

            Il fait froid dehors, j’ai vu mes premiers flocons hier.  Mais cela ne me dérange pas....

 

 

 

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Benoit Martin © 2002-04